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Titre : " L'HISTOIRE ET L'ETERNEL ", Un esprit libre...
Description : Notify Blogger about objectionable content. What does this mean? BlogThis! " L'HISTOIRE ET L'ETERNEL ", Un esprit libre sous le Bas Empire romain. Roman de Jean Even Roman, par Jean Even. Texte intAŠgral, 228 pages, accA s libre en ligne (html). Le choc des civilisations A la fin du monde antique. Mots clefs : fin du paganisme, dAŠbut du christianisme, AntiquitAŠ tardive, bas empire romain. Fanatisme, intolAŠrance, effondrement de la civilisation antique. Alexandrie, Rome, ChalcAŠdoine, Constantinople. Hypatie, SynAŠsios de CyrA ne, Claudien. "Entre lahistoire et laAŠternel, jaai choisi lahistoire parce que jaaime les certitudes." 30.7.05 Roman. Par Jean Even L'Histoire et l'EternelUn esprit libre sous le Bas Empire romainSachant quail naest pas de causes victorieuses, jaai du goAģt pour les causes perdues : elles demandent une Aĸme entiA re, AŠgale A sa dAŠfaite comme A ses victoires passagA res. Pour qui se sent solidaire du destin de ce monde, le choc des civilisations a quelque chose daangoissant. Jaai fait mienne cette angoisse en mAĒme temps que jaai voulu y jouer ma partie. Entre lahistoire et laAŠternel, jaai choisi lahistoire parce que jaaime les certitudes. Daelle du moins je suis certain et comment nier cette force qui maAŠcrase?Albert CAMUS. Le mythe de Sisyphe.PrAŠsentation du roman AĢ LaHISTOIRE ET LaETERNEL Aģ :Le hAŠros de ce livre est un personnage de fiction, EumA ne, nAŠ dans la moyenne vallAŠe du Nil vers 370 de notre A re. Il fait ses AŠtudes de rhAŠtorique A Alexandrie oAš il fait la connaissance de personnages promis A la cAŠlAŠbritAŠ, comme SynAŠsios de CyrA ne et surtout la jeune et belle philosophe Hypatie dont il saAŠprend mais par laquelle il est repoussAŠ. AprA s la destruction du SAŠrapeion, sur laordre du patriarche ThAŠophile, manifestation de fanatisme du Christianisme triomphant, il part pour Rome en compagnie du poA te Claudien. Il y assiste A la dAŠfaite du dernier sursaut paA¯en et repart pour laOrient. Il ouvre une AŠcole de rhAŠtorique A ChalcAŠdoine, mais se rend vite suspect, puis coupable, aux yeux des autoritAŠs de Constantinople et il est banni en 410. Revenu A Alexandrie oAš il reprend son mAŠtier de rhAŠteur indAŠpendant, AŠcrivain maintenant connu, il assiste avec indignation A laexpulsion des Juifs, et en particulier de son ami de jeunesse Archias. Mais il a aussi retrouvAŠ Hypatie dont il est enfin devenu laamant. En 415, la philosophe est lynchAŠe par les moines, A lainstigation du patriarche Cyrille, et EumA ne, dAŠsespAŠrAŠ, saexile en Inde, dont on lui a parlAŠ comme daune terre de tolAŠrance religieuse et de libertAŠ de pensAŠe.Sur l'auteur : Jean Even a fait une carriA re daenseignant dans le second degrAŠ (Professeur agrAŠgAŠ de Lettres classiques), mais il a participAŠ aussi A plusieurs activitAŠs AĢ annexes Aģ dAŠvoreuses de temps, en particulier le militantisme politique. Aussi caest seulement sur le tard quail a pu saadonner A la littAŠrature.Outre des romans historiques, il a AŠcrit quelques Auvres sur des sujets modernes et contemporains, en particulier un recueil de nouvelles intitulAŠ Mirages (1997).Etant encore AŠtudiant, l'auteur AŠprouvait dAŠjA de laintAŠrAĒt pour la culture antique et caest sur un philosophe prAŠsocratique, quail a fait son AĢ MAŠmoire Aģ de maAŽtrise. Mais caest surtout lahellAŠnisme tardif quail a AŠtudiAŠ ensuite, car "je me sens", dit il, "plus attirAŠ par les AŠpoques de mutation, bien quaelles soient parfois considAŠrAŠes comme AĢ dAŠcadentes Aģ, que par les pAŠriodes classiques. Et caest le Bas Empire, en particulier sa partie orientale, qui sert de toile de fond A mon premier roman historique, LaHistoire et laEternel (1993). Jaai ensuite retrouvAŠ lahellAŠnisme marginal, voire AĢ exotique Aģ (gAŠographiquement, cette fois), dans un autre roman historique, Le Roi de laInde (1999), qui fait revivre les royaumes indo grecs dans les siA cles qui ont prAŠcAŠdAŠ notre A re, et spAŠcialement celui de MAŠnandre (le Milinda des Bouddhistes). Dans la mAĒme veine, jaai un projet de livre sur la AĢ Renaissance Aģ de lahellAŠnisme antique A Mistra et Florence, A la fin du Moyen Aĸge, Auvre qui ferait pendant A LaHistoire et laEternel qui, lui, raconte laeffondrement de cette civilisation. "Votre confort de lecture :Il est facile d'augmenter ou de rAŠduire la taille d'affichage des caractA res du livre.1) Pour cela, ouvrir en cliquant avec le pointeur de la souris le menu dAŠroulant "Affichage" dans la barre supAŠrieure de votre explorateur Internet (que ce soit Explorer, Mozilla Firefox, ou Maxthon...).2) Griser le menu "Taille du texte" avec le pointeur de la souris, les tailles proposAŠes du texte s'affichent alors.3) Cliquer sur la taille souhaitAŠe des caractA res (par exemple : "plus grande").Tout le livre en ligne apparaAŽt alors avec une mise en page adaptAŠe A votre vue.Cette crAŠation est mise A disposition sous un contrat Creative Commons.AĢ LaHISTOIRE ET LaETERNEL AģPremiA re partieCONSTANTINOPLEDaEumA ne A ChalcAŠdoine, A Archias, A Alexandrie. (1)(1) Pour situer dans le temps AŠvAŠnements et personnages, on se reportera au tableau chronologique, A la fin du volume.Avant hier, quand je suis sorti de ma salle de cours, en fin daaprA s midi, le bruit courait dans ChalcAŠdoine qua en face, A Constantinople, l'AŠmeute grondait. On ne parlait que de cela dans les boutiques et dans les AŠchoppes daartisans. La nouvelle ne maa pas surpris : voilA plus daune semaine que laannone ne fonctionne plus et le peuple manque de pain. Le matin mAĒme, un de mes AŠlA ves qui passe chaque jour le Bosphore pour venir suivre mes cours, maavait dit que, dans la capitale, de graves troubles paraissaient imminents. Il avait vu, en passant sur la MesA des attroupements se former. Dans le quartier des boulangeries, les hommes et surtout, paraAŽt il, les femmes AŠtaient dans un AŠtat da extrAĒme agitation : ils scandaient des injures et tendaient le poing en direction du prAŠtoire de Monaxios, le PrAŠfet de la Ville, responsable de laapprovisionnement de Constantinople. Je suis vite remontAŠ chez moi avec ClAŠomA ne, le plus brillant de mes AŠlA ves, fils cadet de ZAŠnon, le SAŠnateur. Son pA re maavait invitAŠ A dAŽner chez lui, A Constantinople, et A lire mes Dialogue des sages devant le petit cercle de ses intimes. Mais jaavais plusieurs lettres urgentes A dicter A non Paeonide et, pendant que je le faisais, ClAŠomA ne a entrepris la lecture de mon livre. Puis nous sommes descendus au port.Le vieux SeuthA s, mon passeur habituel, nous a dAŠposAŠs au Prosphorianos, sur la Corne daor, oAš, A peine dAŠbarquAŠs, nous avons AŠtAŠ assaillis par des gamins en loques et affamAŠs. En haut de laAŠchelle des ChalcAŠdoniens, des esclaves de ZAŠnon nous attendaient avec des chaises. Ils nous ont confirmAŠ quaen ville laAŠmeute faisait rage; ils avaient imaginAŠ tout un itinAŠraire pour rejoindre la TroisiA me RAŠgion, oAš se trouve le palais du Clarissime, tout en AŠvitant les quartiers dangereux, mais je naai rien voulu savoir : je tenais A voir ce qui se passait et, malgrAŠ les supplications de ClAŠomA ne, nous avons pris, non pas le Grand Portique, qui relie la Corne daor au forum de Constantin, mais les petites ruelles populaires qui grimpent au flanc de la deuxiA me colline. Sur les placettes A degrAŠs oAš se fait daordinaire la distribution des pains publics, la disette rendait insoutenables les supplications des mendiants et les harcA lements des gosses qui venaient rA´der autour de nous. Des femmes aux joues creuses et aux yeux brillants sa approchaient, leurs mioches sur les bras. Puis les ruelles se sont vidAŠes ; plus personne. Des volets clos. On entendait une rumeur sourde, des bruits lointains. Nous avons dAŠbouchAŠ sur la RhAŠgia, la plus belle section de la grande voie centrale de Constantinople qui relie la place de l'Augusteon, oAš se trouve 1a entrAŠe du Palais impAŠrial, aux grands forums, celui de Constantin et ceux de ses successeurs. Sous les arcades, toutes les boutiques AŠtaient closes, leurs AŠventaires relevAŠs. Une foule AŠnorme et bruyante piAŠtinait dans la rue et dans les portiques supAŠrieurs. Jaai criAŠ A ClAŠomA ne de maattendre et je me suis mAĒlAŠ aux AŠmeutiers. Au loin, vers la PremiA re RAŠgion, celle du Palais SacrAŠ, du SAŠnat et de la Grande Eglise, un bAĸtiment brAģlait : le prAŠtoire du PrAŠfet de la Ville. Le pire AŠtait A craindre : si le vent poussait les flammes, tout le quartier pouvait saembraser, jusquaA laAŠglise de la Paix. Soudain la foule saest AŠcartAŠe : un groupe daindividus surexcitAŠs passaient, traAŽnant un char et hurlant contre Monaxios des injures que toute la rue reprenait en choeur. Ils allaient vers le forum de Constantin daoAš je les vis continuer vers les portiques de Domninos. Un traAŽnard, passablement avinAŠ, je crois, me lanA a, en passant A cA´tAŠ de moi : aLe char de Monaxios !a Le PrAŠfet avait il AŠtAŠ molestAŠ ou mAĒme massacrAŠ ? Cela me parut vraisemblable.Beaucoup des AŠmeutiers suivirent ceux qui traAŽnaient le char mais le gros de la foule resta sur place, regardant vers le Palais. Comme toujours en pareil cas, un cri a couru : AĢ A laHippodrome ! Aģ Et laon se mit en marche. Mais soudain, la cohue saarrAĒta. Le silence se fit. Au loin, les Scholes en armes AŠtaient apparus, barrant la accA s de l' Augusteon. Puis laon a vu sortir l'une derriA re laautre, passant entre les boucliers des gardes, cinq silhouettes, dont trois revAĒtues de laarmure et de la chlamyde militaire, laAŠpAŠe au cA´tAŠ, qui en encadraient deux autres portant des vAĒtements civils. Ils se sont avancAŠs de front jusquaA laentrAŠe de la Rhegia et jaai reconnu le Comte des Largesses sacrAŠes qui porte le mAĒme nom que mon ami de CyrA ne, SynAŠsios, ainsi que VaranA s, le Consul dAŠsignAŠ, qui donnera son nom A laannAŠe prochaine. Jaai jouAŠ des coudes et je suis parvenu au premier rang. DerriA re, la foule grondait A nouveau. On entendit injures et menaces : manifestement, un noyau daagitAŠs et dainconscients voulaient en dAŠcoudre. PrA s daun pilier du portique, un petit groupe discutait avec de grands gestes, des meneurs, probablement. Je me suis approchAŠ daeux : contrairement A mon attente, ils paraissaient savoir ce quails voulaient. Ces pauvres diables, dAŠpenaillAŠs et le ventre vide, semblaient intelligents. Ils avaient, sur le fonctionnement de laannone, sur laorganisation de la flotte et les moyens de remplir la caisse du blAŠ, quelques idAŠes que jaai trouvAŠes cohAŠrentes Eh bien, dis je au plus volubile, avance toi et va leur dire ce que vous voulez.Mais tous refusaient. Peut AĒtre mAĒme, bien que je me fusse prAŠsentAŠ, me prenaient ils pour un espion du Palais. Pour eux, celui qui donnerait 1a impression daavoir AŠtAŠ lainstigateur de l'AŠmeute, serait le premier arrAĒtAŠ. Parmi les cinq que vous voyez lA bas, repris je, il y a les Chefs de laarmAŠe, caest vrai. Et cela signifie qua ils sauront vous chAĸtier si les dAŠsordres continuent. Mais il y a aussi le Comte des Largesses sacrAŠes. Na avez vous pas compris ce que cela veut dire? Ils vous font signe : si vous AĒtes raisonnables, peut AĒtre pourront ils satisfaire vos revendications, quitte A en payer le prix.Ils me regardaient, AŠtonnAŠs. HAŠsitaient ils ? Se mAŠfiaient ils ? En fait, je crois surtout quails tremblaient de peur, AŠpouvantAŠs par la tournure quaavaient prise les AŠvAŠnements. En tout cas, quand je leur ai proposAŠ daaller parler A leur place, ils ont acceptAŠ sans hAŠsitation.Je me suis donc avancAŠ seul, dans un silence soudain absolu et beaucoup moins rassurAŠ que je ne devais le paraAŽtre. Mon geste me parut mAĒme soudain naA¯f et insensAŠ. Jaapparaissais complice des incendiaires, et peut AĒtre mAĒme des assassins de Monaxios. Le PrAŠfet du prAŠtoire, AnthAŠmios, pouvait il avoir donnAŠ laordre de parlementer avec eux ? Folie. Mais il AŠtait trop tard, il fallait continuer. Au loin, la carcasse du prAŠtoire fumait. Les cinq, immobiles, me regardaient venir et j aai entendu prononcer mon nom. Je me suis approchAŠ des deux civils et je leur ai rAŠsumAŠ ce que maavaient dit les meneurs. Il nay eut pas de rAŠponse. Alors jaai fait demi tour et je suis revenu vers la foule. DerriA re, les cinq ont dAģ parlementer un moment qui maa paru trA s long, puis jaai entendu des pas et je me suis retournAŠ caAŠtait SynAŠsios qui saavanA ait. ArrivAŠ A une vingtaine de pas du premier rang, il a criAŠ daune voix forte, rAŠpercutAŠe par les hautes faA ades de la Rhegia : aRentrez chez vous ! Nous ferons ce que vous demandez!aLa surprise les a laissAŠs sans voix pendant un instant. Puis une AŠnorme acclamation a retenti daun bout A laautre de laavenue. Les AŠmeutiers sautaient de joie, sa embrassaient, criaient qua ils avaient gagnAŠ. Jaai AŠtAŠ hissAŠ au dessus d aune mer de tAĒtes et de bras. Mon nom fut repris en choeur. Jaai AŠtAŠ ainsi portAŠ en triomphe jusquaau forum de Constantin et tout autour de la colonne. Cela a durAŠ longtenps, au point que la nuit tombait quand jaai rAŠussi A rejoindre ClAŠomA ne, A moitiAŠ mort daAŠmotion, et qua il faisait nuit noire quand nous sommes enfin arrivAŠs au palais de ZAŠnon oAš 1aon commenA ait A sa inquiAŠter sAŠrieusement de notre retard.Il y avait lA , autour de laIllustre, de son AŠpouse et de son fils aAŽnAŠ, une douzaine de personnes. Je les connaissais, mais seul PylAŠmA ne, laavocat, que jaai connu par laintermAŠdiaire de SynAŠsios de CyrA ne, AŠtait un de mes familiers. ClAŠomA ne a racontAŠ ce qui venait de se passer en ville. Lui qui avait eu si peur et qui maavait si vivement dissuadAŠ daintervenir, parlait de non initiative et de mon triomphe final avec une emphase admirative que jaai trouvAŠe amusante. Mais caest la surprise plutA´t que laadmiration que je lisais sur le visage des auditeurs.Tous AŠtaient des amis intimes du maAŽtre de maison, comme lui. fort riches, comme lui fins et racAŠs, avec cette sorte de dAŠtachement et de calme supAŠrieur que donne la fortune quand elle saallie A une vraie culture de laesprit. Je regardais ces hommes et ces femmes distinguAŠs, allongAŠs sur des coussins profonds, savourant des mets raffinAŠs, dans cette belle salle aux fines colonnettes de marbre, aux tentures de pourpre, aux statues de bronze, aux mosaA¯ques daor, et je pensais A mes AŠmeutiers de tout A laheure, ceux qui voulaient rAŠformer laannone ; sans doute na AŠtaient ils pas plus sots, mAĒme sails AŠtaient totalement incultes, mais en ce moment ils devaient AĒtre en train de crever de faim dans leurs taudis, harcelAŠs par une marmaille hurlante... Quel abAŽme entre les hommes !Chez ZAŠnon, je retrouve par moments quelque chose de l'atmosphA re que jaai connue autrefois A Rome dans le palais de P. Abellius Sura, sans toutefois l'espA ce de passion inquiA te, voire fiAŠvreuse, qui caractAŠrisait non pas Sura lui mAĒme, bien trop sceptique pour AĒtre passionnAŠ, mais plusieurs de ses amis. ZAŠnon est un des rares membres du SAŠnat de Constantinople, je ne dis pas : qui soit restAŠ fidA le aux anciens Dieux, puisque caest aujourdahui impossible, niais qui, du moins, ne cherche pas, comme disait Symmaque de Rome, A faire sa cour en les reniant. Il est pourtant sans illusion : une longue nuit saest AŠtendue sur tout l'Empire et, comme nous tous, il sait bien que le jour naest pas prAĒt de se lever.On parlait beaucoup des AŠvAŠnements : tous jugeaient que caAŠtaient les plus graves qui se fussent produits A Constantinople depuis les troubles qui ont suivi l'exil de l'AŠvAĒque Jean Chrysostome, il y a cinq ans. Quelquaun a mAĒme dit quails AŠtaient peut AĒtre plus graves puisqua il nay avait pas aujourdahui deux factions en prAŠsence mais une rAŠvolte unanime de la populace affamAŠe. Jaai fait observer quail y a cinq ans, caest contre le Palais, et singuliA rement contre l' impAŠratrice Eudoxie, ennemie mortelle de laAŠvAĒque, que finalement se soulevaient les AŠmeutiers, alors que cette fois il semblait que seul le PrAŠfet de la Ville, responsable de laapprovisionnement, eAģt AŠtAŠ leur cible. Tu naas certes pas tort, maa dit ZAŠnon. Il est daailleurs vraisemblable que, si Monaxios a AŠchappAŠ A la populace, sa carriA re souffrira de ce qui saest passAŠ aujourdahui. Mais tu sais bien quail nay a pas de rAŠvolte dans la capitale qui ne finisse par atteindre le Palais lui mAĒme. Or depuis laan dernier, depuis la mort daArcadios, le Palais, caest AnthAŠmios, le PrAŠfet du prAŠtoire, et, sauf AŠvAŠnement imprAŠvisible, ce sera lui longtemps encore, puisque l'Empereur, ThAŠodose le jeune, naest qua un enfant de sept ans. Ces troubles pour AnthAŠmios sont daautant plus graves que ce sont les premiers quail ait dAģ affronter. Je ne sais pas au juste quelles AŠtaient ses intentions aujourd ahui : chAĸtier sAŠvA rement le peuple pour le terroriser une fois pour toutes ou, ce qui me parait plus vraisemblable, lui faire quelques concessions pour se concilier sa faveur. Mais, dans les deux hypothA ses, ce que tu as fait risque de se retourner contre toi car ou bien caest de sa rAŠpression que tu laauras frustrAŠ, ou bien caest de sa clAŠmence. Dans les deux cas, il aura du mal A te le pardonner et tu peux compter sur ton ennemi TroA¯le pour exploiter ton initiative contre toi. ZAŠnon ne faisait quaexprimer A haute voix ce que je me disais moi mAĒme et je ne doute pas quaen effet le RhAŠteur TroA¯le, A qui je naai pourtant rien fait, pas mAĒme une vAŠritable concurrence, ne profite de mon coup d'AŠclat pour me discrAŠditer un peu plus encore dans laesprit daAnthAŠmios dont il est le conseiller. Mais ja en suis venu A une grande sAŠrAŠnitAŠ sur ce point comme sur bien daautres : La homme vertueux, dis je, doit il se gouverner en fonction de son intAŠrAĒt immAŠdiat ou de ce qua il croit AĒtre son devoir ? Jaai mon opinion la dessus. Voulez vous, comme dit Protagoras, un discours ou un mythe ? Ni laun ni laautre. rAŠpondit en souriant ZAŠnon. Nous voulons seulement que tu nous lises tes Dialogue des sages . Tu pourras ensuite composer un Protagoras si tu veux dAŠcidAŠment te mesurer avec Platon comme tu laas fait avec Lucien.Jaai donc lu mes Dialogues des sages jusquaA une heure tardive. Je ne te parle pas de ce livre puisque tu en recevras une copie en mAĒme temps que cette lettre. Je ne doute pas que tu ne le juges sAŠvA rement, comme tu laas fait de mon AntAŠe : aux yeux daun Juif croyant comme toi, autant que pour les ChrAŠtiens ou les pieux HellA nes, je suis un impie, et le fait daavoir repris la fiction du mAŠcrAŠant Lucien, les Dialogues des morts, aggrave non cas. Caest pourquoi, une fois de plus, ce livre, comme la plupart de ceux que jaai AŠcrits, restera confidentiel En dehors de toi, je laadresserai sans doute A Sura, ainsi quaA mes maAŽtres alexandrins, le rhAŠteur Claudien et la divine Hypatie, celle que mon ami SynAŠsios appelait ala grande prAĒtresse des mystA res philosophiquesa. Ce sera peut AĒtre tout. Prudence oblige. Ah, non cher Archias, quelle triste AŠpoque que la nA´tre !Chez ZAŠnon, ma lecture maa valu des approbations qui maont paru sincA res, bien quaelles ne le fussent peut AĒtre pas toujours. Je pense pourtant que certains de mes amis qui commencent A bien connaAŽtre mes idAŠes, nais qui ne les partagent pas nAŠcessairement toutes, peuvent apprAŠcier la prAŠsentation que jaen fais, la forme dont je les pare. Ce doit AĒtre le cas du charmant PylAŠmA ne, l'avocat, l'ami de SynAŠsios de CyrA ne. Au milieu de la conversation qui a suivi ma lecture, il maa fait soudain une suggestion AŠtonnante : il maa invitAŠ A AŠcrire le rAŠcit de ma vie. Il saengageait A nous offrir chez lui une autre soirAŠe oAš je ferais cette nouvelle lecture : Tu serais, lui dis je, un merveilleux Alcinoos, mais je ne suis pas Ulysse. JaAŠtais si surpris que je me suis demandAŠ si PylAŠmA ne naavait pas abusAŠ quelque peu de laexcellent vin miellAŠ que nous avait servi ZAŠnon. Mais celui ci intervint A son tour: Je suis, dit il, de laavis de PylAŠmA ne. Tu naes pas Ulysse, dis tu. Augustin daHippone ne laest pas non plus et cela ne laa pas empAĒchAŠ daAŠcrire ses Confessions. Tu nous as parfois racontAŠ des AŠpisodes de ta jeunesse ou de tes voyages qui, personnellement, maont mis laeau A la bouche. Tu as AŠtAŠ tAŠmoin daAŠvAŠnements quail pourrait AĒtre intAŠressant pour nous de mieux connaAŽtre. Et je suis sAģr que le cheminement de ta pensAŠe doit AĒtre A lui seul aussi passionnant que les pAŠrAŠgrinations du divin Ulysse.En laentendant citer Augustin, jaavais souri : Lui, dis je, caest diffAŠrent il se veut une preuve vivante, AŠclatante, de laaction de la Providence. Je na aurais pas cette prAŠtention. Si cet exemple te choque, reprit PylAŠmA ne, en voici un autre : Libanios d aAntioche, rhAŠteur comme toi, et comme Augustin daailleurs, a composAŠ, lui aussi, un Discours autobiographique. A la demande, je crois, de ses AŠlA ves. Et lui non plus naAŠtait pas Ulysse. Tous les autres convives ont repris la suggestion de PylAŠmA ne, mais je me suis dit que caAŠtait peut AĒtre par politesse, et je naai rien promis.Quand je suis repassAŠ sur la MAŠsA hier matin, la vie avait repris; les boutiques AŠtaient ouvertes et 1aon ne voyait pas de troupes. Anthemios, apparemment, tenait parole. Mais les gens restaient trA s nerveux. Dans le quartier des boulangeries, la vue de ces provisions interdites au plus grand nombre, exaspAŠrait ceux qui avaient faim. On maa reconnu. La litiA re que ZAŠnon avait mise A ma disposition, a AŠtAŠ entourAŠe, bloquAŠe. Des femmes, encombrAŠes de gosses en larmes, me suppliaient daaller parler au PrAŠfet du prAŠtoire. Jaai eu le plus grand mal A maAŠchapper et A rejoindre laembarcadA re.A ChalcAŠdoine, le plus modeste portefaix AŠtait au courant de ce qui saAŠtait passAŠ dans la capitale. Jaai AŠtAŠ trA s entourAŠ dA s les quais du port et dans les rues qui mA nent chez moi. Ce matin, quand je suis arrivAŠ A ma salle de cours, mes AŠlA ves et mes assistants maont applaudi. Cette popularitAŠ ne peut AŠvidemment quaagacer le gouverneur de Bithynie, chrAŠtien fanatique que je ne me souviens pas daavoir jamais vu, mais qui, paraAŽt il, me hait, de mAĒme quaelle ne peut quaexaspAŠrer AnthAŠmios. Mais de plus en plus, jaAŠprouve devant ce qui maarrive ou risque de maarriver, une indiffAŠrence qui parfois me surprend : je crois que je commence A approcher de laataraxie. posted by Jean Even at 21:14 0 comments 30.6.05 Je te demande ton indulgence pour mon nouveau livre. JahAŠsite A en adresAser un exemplaire A SynAŠsios. Lui qui fut autrefois le plus fervent disciple de la divine Hypatie, "la" philosophe, commea on disait A Alexandrie et comme il diAsait luiamAĒme, me semble aujourd'hui passAŠ avec armes et bagages dans le camp chrAŠtien. J'en vois la preuve dans le fait qu'il ait acceptAŠ que l'AŠvAĒque ThAŠophile, le pire fanatique que la terre ait jamais portAŠ, cAŠlA bre son mariage, comme tu me l'as toiamAĒme appris. Quand je l'avais rencontrAŠ ici, lors de son ambassade auprA s de l'Empereur, il y a dix ans, il m'avait avouAŠ qu'il AĢ AŠvoluait Aģ : c'est le mot qu'il avait employAŠ. Je lui avais donnAŠ une copie de mon AntAŠe : il ne maen a jamais reAparlAŠ, quoiqu'il eAģt promis de le faire. J'ai jugAŠ son silence rAŠprobateur et caest pourquoi jahAŠsite A 1e provoquer une nouvelle fois en lui faisant lire mes Dialogue des sages. Si je te les envoie A toi, caest parce que je te crois capaAble de supporter la lecture d'un ouvrage dont tu n'approuves pas le contenu, peut AAĒtre mAĒme de le comprendre et de le juger AŠquitablement. RAŠjouisatoi. De Publius Abellius Sura, A Messine, A EumA ne, A ChalcAŠdoine. Je commenA ais A m aennuyer en Campanie. Je suis donc venu m'ennuyer en SiAcile, pour changer un peu. Ce qui me console, c'est que je m'ennuie moins que ma femme, qui ne cesse de se morfondre depuis trois ans que nous avons quittAŠ Rome ; je crois qu'elle ne se remet toujours pas d'AĒtre sAŠparAŠe de son histrion, dont je crois t'avoir parlAŠ, cet acteur dont elle s'AŠtait amourachAŠe... Moi, caest la Ville qui me manque. Je ne regrette guA re les sAŠances du SAŠnat, mais je trouve manque des longues conversations que tu aimais, les soirs d'AŠtAŠ, dans les jardins du Janicule, et mAĒme de ces soirAŠes que tu appelais dun ton mAŠAprisant mes "orgies", et dont on a du mal A se passer quand on en a pris l'habituAde. Ici le paysage est toujours aussi beau. Je me fais parfois porter, le soir, le long de la cA´te, sur le chemin de Taormine, mais j'ai l'impression d'AĒtre secouAŠ comme un sac de noix et je rentre gAŠnAŠralement fourbu. Je dois vieillir. Tu apprendras peut AĒtre avec intAŠrAĒt que je me suis distrait un moment avec une femme que tu connais bien. Tu naas pas devinAŠ ? Achantia, bien sAģr ! Ce naest plus un tendron mais elle reste trA s belle : le corps de Diane et le visage de Junon. Elle nous a suivis jusqu'ici : ma femme ne peut se passer d'elle. Mais elle m'a vexAŠ : figureatoi qu'elle a osAŠ me dire que tu avais AŠtAŠ pour elle un meilleur amant que moi ! Rien d'AŠtonnant : il y a bientA´t quinze ans de cela, je pense, et tu es beaucoup plus jeune que moi. De plus, je lui ai rAŠvAŠlAŠ qu'A l'AŠApoque tu recherchais avec elle l'illusion d'AĒtre avec une autre, ce qui devait te donner des forces et de l'imagination. Elle ne le savait pas et m'a paru contraAriAŠe. Bref, elle a gardAŠ un trA s bon souvenir de toi... Ah, mon cher EumA ne, quelle AŠpoque vivonsanous, comme aurait dit CicAŠron ! L'Empire, du moins le nA´tre, laOccident, n'existe presque plus : c'est la soldaAtesque barbare qui y fait la loi. Je m'AŠtais rAŠjoui, tu t'en souviens, quand HoAnorius, il y a deux ans,, avait enfin osAŠ se dAŠbarrasser du Vandale Stilicon. Mal m'en a pris : nous voici livrAŠs aux Goths. C'est pire. Je t'ai racontAŠ que cette brute d'Alaric avait osAŠ venir assiAŠger Rome et qu'il avait fallu acheter son dAŠApart en mettant A contribution les.aSAŠnateurs (j'ai payAŠ d'autant plus cher que je n'AŠtais pas sur place) et en dAŠpouillant les temples, Capitole compris, des derAniA res oeuvres d'art qui s'y trouvaient encore. Cinq mille livres d'or, trente mille d'argent, des milliers de vAĒtements de soie, de peaux teintAŠes de pourpre : c'est ce que les anciens maAŽtres du monde, rAŠduits A la famine, ont dAģ payer pour qu'une meute de loups enragAŠs veuillent bien consentir A dAŠgager leur ville Mais nous n'avions encore rien vu. Car depuis, Alaric est retournAŠ assiAŠAger Rome ! Il se plaignait A nouveau, je ne sais de quoi. Il a commencAŠ par metAtre la main sur tout le blAŠ entreposAŠ A Ostie pour le ravitaillement de la Ville, et les anciens maAŽtres du monde ont vu le moment oAš ils allaient devoir recommenAcer A se dAŠvorer entre eux, comme la derniA re fois : ils se sont donc empressAŠs de capituler sans condition : un"Empereur", choisi par le Goth, a AŠtAŠ investi par le SAŠnat, un certain Attale, le PrAŠfet de la Ville. Comme ces Barbares sont ChrAŠtiens, Attale s'est dAŠpAĒchAŠ de se faire baptiser. Et comme ils sont ariens, il s'est fait baptiser selon le rite "hAŠrAŠtique" de ses maAŽtres. Alaric, comme tu vois, n'a pas de souci A se faire sur la loyautAŠ de son fantoche. Nous voilA donc avec deux usurpateurs sur les bras. Car il y avait dAŠjA celui qui rAŠpond au nom ronflant de Constantin et qui AĢ rAŠgne Aģen Gaule. Et mAĒme en Espagne oAš il a dAŠlAŠguAŠ son fils avec le titre de "CAŠsar", luiamAĒme AŠtant "AugusAte", comme il se doit. AprA s Constantin en Gaule, voilA donc maintenant Attale en Italie. Ce que je n'arrive pas A comprendre, c'est qu'HAŠraclien, A son tour, ne se soit pas encore proclamAŠ empereur dans cette Afrique dont il est commandant miAlitaire. Aux derniA res nouvelles, il resterait fidA le A Honorius : par les temps qui courent, c'est mAŠritoire. Quand tu AŠtais parmi nous,. tu te dAŠsolais, je m'en souviens, de voir que Rome n'AŠtait mAĒme plus la capitale de 1 'empire d 'Occident : c'AŠtait alors A Milan que rAŠsidait l'Empereur, quand il y en avait un, quelquefois mAĒme A TrA ves, dans les brumes du Nord. Eh bien,. aujourd'hui, c'est A Ravenne. Ravenne ! On s'y fait dAŠvorer par les moustiques, mais l'on y est protAŠgAŠ par les marAŠcages qui entouArent la ville de tous cA´tAŠs. VoilA notre nouvelle capitale ! C'est lA que se terArent Honorius, sa"cour" ou ce qu'il en reste, son "PrAŠfet du prAŠtoire" qui ne comAmande plus A personne, ses "gAŠnAŠraux" qui n'ont plus un soldat sous leurs ordres.. Nous en sommes lA . L'Empire en est lA ! Honorius n'a plus pour lui que sa lAŠgiti mitAŠ. Il est le fils de son pA re : c'est tout ce qui lui reste. Je te prAŠdis qu'oi ne va pas tarder A voir le lAŠgitime s'entendre avec un des usurpateurs contre l'autre. Le plus dangereux AŠtant le plus proche, je parie pour une alliance d'HoAnorius avec Constantin contre Attale, plutA´t que pour l'inverse. J'admire la stabilitAŠ qui rA gne chez vous,. en Orient. Ici, caest A une vAŠ ritable dAŠliquescence que nous assistons. Contrairement A vous, nous ne nous somAmes pas, nous, dAŠbarrassAŠs A temps des loups enragAŠs. Tu m'as dit que votre ArcaAdios AŠtait aussi dAŠbile que notre Honorius : du moinsayaaatail eu, autour de lui, des hommes qui ont AŠtAŠ capables de comprendre le danger et qui ont pris au bon moAment les mesures nAŠcessaires. La maniA re dont ils ont AŠliminAŠ Ga1nas, Tribigild, Fravitta et leurs hordes, est exemplaire. Ici, depuis la disparition de ThAŠodose, c'est un Vandale que nous avons eu pour maAtre. Un Vandale ! Alors, pourquoi pas maintenant un Goth ? L'avenir me semble sombre : un jour viendra oAš ces gueux ne jugeront mAĒme plus nAŠcessaire de se dissimuler derriA re un fantoche : ils fonderont ouvertement des Etats barbares et les anciens maAtres du monde seront leurs esclaves. Au train oAš vont les choses, nous n'en avons plus pour longtemps, et parfois je me dis que mon fils Calus, ton ancien AŠlA ve, risque d'AĒtre un jour au service du successeur d'Alaric ! Il ne restera plus. alors que l'Orient et la "nouvelle Rome", comme diAsait Constantin, la capitale chrAŠtienne. Le monde sera donc livrAŠ aux AŠvAĒques et aux moines. Les ChrAŠtiens et les Barbares : voilA l'avenir qui nous attend. Cela revient d'ailleurs au mAĒme : les Barbares sont ChrAŠtiens, mAĒme s'ils le sont A leur maniA re, et les ChrAŠtiens sont les pires des Barbares. Tu me l'as souvent dit toiamAĒme : les ChrAŠtiens fermeront les AŠcoles, les thAŠAĸtres et les gymnases, comme ils ont fermAŠ les Temples. Ils brAģleront les livres, comme ils ont brisAŠ les statues. On perdra jusquaau souvenir daHomA re. Une nuit noire saAŠtendra sur le monde entier. Nous naaurons plus pour toute culture que des sermons et des canAtiques. Et les chants des Barbares..Ah, EumA ne, oAš pourronsanous alors nous rAŠAfugier ? DaEumA ne, A Cha1cAŠdoine, A Archias, A Alexandrie. Je me surprends de plus, en plus souvent A penser A 1aidAŠe de PylAŠmA ne et de ZAŠnon qui, sur le moment, m:'.avait paru si saugrenue. Revivre une seconde fois ma vie, faire revivre aussi tous les lieux oAš je suis passAŠ, tous les AĒtres que j'y ai connus,a tous les AŠvAŠnements qui s'y sont produits, cela me tente. Il m'arArive de maacharner, des heures durant, A reconstituer un fragment de mon adolescence, de ma jeunesse, A tenter d'harmoniser les dates, de reconstruire mon hisAtoire et de la mettre en concordance avec celle du vaste monde. Chose surprenante je retrouve parfois, intacte, avec une prAŠcision dont je ne cesse de m'AŠtonner, telle image lointaine, tel dAŠtail insignifiant dont je n'ai que faire : le dessin et la nuance de la voile triangulaire d'une felouque fuyant sur l'eau boueuse du Nil, une ombre tragique sur le fronton d'un temple de Rome un certain jour de septembre ... Et j'ai le plus grand mal A reconstituer l'ensemble. J'ai surtout les plus grandes difficultAŠs A faire concorder mon histoire personnelle et l'Histoire tout court. Ma mA re AŠtaitaelle dAŠjA morte au moment du dAŠsastre d'Andrinople ? Eutrope avaitail dAŠjA AŠtAŠ chassAŠ du pouvoir quand j'ai retrouvAŠ pour la premiA re fois SynAŠsios A ChalcAŠdoine ? Depuis combien de temps AŠtaisaje A Rome quand a eu lieu la bataille de la RiviA re Froide ? Il y a trois jours, j'ai marchAŠ longtemps le long du Bosphore, jusqu'auadelA de Chrysopolis, en essayant de dAŠbrouiller ces AŠcheveaux et d'en faire deux fils bien droits, bien parallA les, avec des repA res bien marquAŠs. Il m'arrive mAĒme de dicter A Paeonide quelques bribes de ce futur rAŠcit : A peine ai je fini laune daelles que je songe dAŠjA A un autre AŠpisode. Je passe ainsi daAlexandrie A Constantinople, daOxyrhynque A Rome, de ChalcAŠdoine A Delphes, des AĢ mystiques festins Aģ de la Divine, comme disait SynAŠsios, aux soirAŠes du Janicule, de la destruction du Serapeion A l'exil de Jean Chrysostome... Ce livre, oui, je crois bien que je l'ai dAŠjA commencAŠ. Mais parfois je suis saisi d'une sorte de stupeur : voilA que ma vie est lA , derriA re moi, figAŠe, dAŠfinitive, comme cet AŠtrange coquillage rejetAŠ par la mer que j'ai trouvAŠ,, l'autre jour,. sur les bords de la Propontide,. que j'ai pris entre mes doigts et que j'ai regardAŠ avec tant d'AŠtonnement parce que je n'avais. jamais rien vu de semblable. Ces AŠvAŠnements que je ma apprAĒte A raconter, caest ma vie. Ce personnage dont je parle, caest moi. Caest cela que jaai fait et pas autre chose. Ce sont ces livresalA que j'ai AŠcrits, et pas d aautres livres. Caest EumA Ane que je suis et pas un autre. Pourquoi ? Comment suisaje devenu qui je suis ? C'est la question que se posait dAŠjA MarcaAurA le et, comme lui,, je mainterroge : le hasard ? la providence ? les astres ? J'ai rarement consultAŠ les astrologues, chaldAŠens ou autres, et jamais sur mon propre destin : je me demande au fond si je ne crains pas qu'ils ne me disent la vAŠritAŠ. Pourtant ce livre, si je l'AŠcris,. je voudrais qu'il me serve A mieux me comprendre moiamAĒme. C'AŠtait le prAŠcepte de Socrate et, aprA s tout, le Dieu de Delphes avait permis qu'on inscrivAŽt cette maAxime sur le mur de son temple. Je sais qua une telle entreprise na a de sens que si la on dit la vAŠritAŠ. Je la dirai.. Cela me condamne donc, une fois de plus, A AŠcrire un livre confidentiel que je ne lirai qu'A quelques auditeurs bienveillants et discrets, que j'enverrai A quelques amis surs, mais que je ne publierai pas. Notre triste AŠpoque me lainAterdit. La vAŠritAŠ... Elle est pleine de dA ngers, aujourdhui, mais parfois elle me paraAŽt aussi plus insaisissable que ProtAŠe. Qui suisaje ? Quel est mon vAŠritable moi ? Quand suisaje "vrai" ? Le discours d'un pieux ChrAŠtien, qu'il soit nalf ou savant, me fait hausser les AŠpaules; mais celui, sommaire et parfois dAŠbile, d'un HellA ne fanatique, me donnerait presque envie de prendre la dAŠfense d'une religion A laquelle, pourtant, je ne crois pas. Tant de fois j'ai essayAŠ de faire la luAmiA re en moiamAĒme,. sur moiamAĒme 1 Essayer encore une fois ? MalgrAŠ les risques d'AŠchec, je sais bien que mon livre n'aura de sens qu'A cette condition. Que ma vie, soudain, au moment oAš j 'entreprends de la raconter, me paraAŽt pauvre et sans relief ! Je ne suis qu'un obscur sophiste dont laHistoire, sauf miracle, ne retiendra pas mAĒme le nom. J'envie Alexandre, quelquefois mAĒme AlcibiaAde. J'envie Achille,. mais plus encore HomA re, Sophocle plus qu'Oedipe, Platon plus que Socrate,. tous ceux dont les ncms, grAĸce A leurs AŠcrits, ont traversAŠ les siA cles. Cette immortalitAŠalA , il se pourrait bien que ce soit la seule A laquelle je croie encore. En AĒtre privAŠ, c'est la pire frustration que j'AŠprouve et si je hais mon AŠpoque, c'est avant tout parce qu'elle mainflige cette frustrationalA . Je n'oublie pas la grande et belle Alexandrie. Salue de ma part tous ceux qui,lA abas,se souviennent encore de moi. DaEumA ne, A ChalcAŠdoine, A Publius Abellius Sura, A Messine. Que te diraiaje de ta lettre ? Je suis daautant plus tentAŠ de contester ce que tu maAŠcris que tu dis parfois ce que je pense moiamAĒme. Croisatu que je cultive le paradoxe ? Ou que je sois victime de la dAŠformation professionnelle du sophiste habituAŠ A ne jamais exprimer le pour sans envisager le contre ? C'est pire : je ne crois plus beaucoup A la vAŠritAŠ; j'AŠprouve une instinctive mAŠfiance pour toutes les convictions. Notre horrible AŠpoque maa montrAŠ A quelles extrAŠmiAtAŠs elles conduisent. Aussi, quand j'entends une thA se s'exprimer, fiAĸtace une thA se A laquelle a priori j'adhA re, j'en mesure aussitA´t les faiblesses et les dangers. A propos des Barbares, par exemple, tu me sembles oublier que s'ils sont chez nous aujourd'hui, c'est parce que nous leur avons ouvert la porte hier. Qui les a installAŠs parmi nous, sinon nousamAĒmes ? Qui leur a donnAŠ deux provinces et les a massivement enrA´lAŠs dans nos lAŠgions, aprA s le dAŠsastre d'Andrinople, sinon le trA s romain ThAŠodose ? Qui commandait les troupes impAŠriales sous les ordres du trA s chrAŠtien ThAŠodose, A la RiviA re Froide, sinon GaA¯nas, Alaric et Stilicon? Il en allait d'ailleurs de mAĒme du cA´tAŠ des HellA nes, puisque les troupes d'EugA Ane AŠtaient conmiandAŠes par le Franc Arbogast. Et dans les deux camps, la piAŠtaille AŠtait pour l'essentiel composAŠe de Barbares. Tu me parles une fois de plus avec mAŠpris de Stilicon, mais je te rappelle que c'est ThAŠodose qui, sur son lit de mort, lui a confiAŠ la charge de l'Occident, et sans doute mAĒme de tout l'Empire. Pouvaitail d'ailleurs mesurerasa confiance A un homme qui, par alliance, AŠtait son neveu, avant que le prince, impAŠrial, Honorius, hAŠritier de 1 'Occident, ne deAvAŽnt son gendre ? Si notre armAŠe est aujourd'hui barbare a et depuis fort loiigtemps, car il y a des siA cles que nous les enrA´lons, parfois par tribus entiA res dans nos 1AŠAgions c'est que nos citAŠs ne sont plus capables de recruter des combattants romains : cela, tu le sais aussi bien que moi. J'admets que faire combattre pour nous nos ennemis comportait des risques. Mais avionsanous un autre choix ? Qu'auAraisatu fait,. toi, Sura, A la place de ThAŠodose, au lendemain d'Andrinople ? J'ai entendu ici mon ami SynAŠsios rAŠclamer A cor et A cris l'AŠlimination de GaA¯nas. Mais saisatu qui nous avons trouvAŠ pour combattre Gainas ? Un Goth comme lui, Fravitta ! Et saisatu qui SynAŠsios rAŠclamait pour remplacer les Goths ? Tu ne le devinerais pas : les Huns ! Ces mAĒmes Huns qui viennent, tout rAŠcemment encore, d ' envahir la Thrace et dont il a fallu A prix d ' or acheter le dAŠpart Tu me dis qu'ici nous nous sommes dAŠbarrassAŠs des Barbares. Disons plutA´tque nos dirigeants ont dAŠtournAŠ vers vous le plus dangereux de tous : Alaric. DeApuis laAŠlAŽminatAŽon de Gainas, je reconnais que nous avons eu de la chance : nous naavons pas subi sur nos frontiA res du Nord un dAŠferlement comparable A celui qui a submergAŠ la Gaule il y a deux ans. Et A laest, les Perses nous ont laissAŠs en paix. Heureusement pour nous ! Car je me demande bien qui nous aurions pu trouverpour nous dAŠfendre. Asatu jamais cru que nous pourrions rester toujours barricadAŠs en toute sAŠcuritAŠ derriA re ce que vous appelez notre 1imes,, entourAŠs de tous cA´tAŠs par des peuplades misAŠrables ? Asatu jamais pensAŠ que les AĢ loups enrages Aģ comme tu les appelles, et qui AŠtaient surtout affamAŠs, continueraient indAŠfiniment A camper sur les bords du Rhin et du Danube en contemplant de loin nos ripailles ? Il AŠtait prAŠvisible qu'un jour ils franchiraient ces fleuves. Ils n'avaient d'ailleurs qu'A suivre notre exemple. Car enfin Trajan l'avait bien franchi, lui aussi, le Danube, pour aller mettre la mainsur laor des Daces. Et pourquoi laEgypte, la Syrie et toute laAsie mineure sontaelles devenues grecques, puis romaines, sinon parce qu'Alexandre, apuis PompAŠe, les ont conquises par les armes ? Moi qui te parAle, EumA ne d Oxyrhynque, j e ne suis pas Egyptien, mais Grec, et s i j e suis nAŠ enEgypte, c'est parce que mes ancAĒtres s'y sont installAŠs, il y a bien longtemps, A la suite des conquAĒtes d'Alexandre et des Diadoques, de mAĒme que les ancAĒtres deSynAŠsios, qui se flatte de sori ascendance spartiate , sont allAŠs s'installer en Libye, comme les MAĒgariens se sont installAŠs A ChalcAŠdoine et A Byzance bien des siA cles avant Constantin. Chez vous, les Gaulois AŠtaient considAŠrAŠs comme les plus arriAŠrAŠs des Barbares avant que CAŠsar n'en fAŽt des Romains par le fer et par le feu. C'est parce que Scipion "l'Africain" l'a conquise que l'Afrique fait parAtie de laEmpire. C'est parce que Marius les a vaincus que les Numides sont devennus Romains. Et ilaafut un temps oAš les ancAĒtres de ThAŠodose. les IbA res. AŠtaient des Barbares. J'ai lu A Delphes une trA s antique inscription des Grecs de Tarente cAŠlAŠbrant leurs victoires sur les "Barbares" de latalie du Sud. Eh oui ! Tes anAcAĒtres AŠtaient des Barbares aux yeux des mien's, il y a huit ou neuf siA cles ! Ce que nous appelons laEmpire, n'est aprA s tout que le rAŠsultat de nos "invasions" puis des vA´tres. Et tous ces anciens barbares sont souvent devenus d'excellents Grecs et de parfaits Romains. La langue maternelle de Lucien AŠtait le syriaque : son grec n'en est pas moins citAŠ aujourd'hui dans toutes nos AŠcoles comme un modA le d'atticisme. Porphyre, le plus platonicien de nos philosophes, AŠtait de Tyr et son vAŠritable nom AŠtait Malchos. Plus prA s de nous, l'impAŠratrice Eudoxie, pour laquelle je n'avais d'ailleurs aucune sympathie, AŠtait, malgrAŠ son beau nom grec, la fille d'un chef barbare, d'origine franque, nommAŠ Bauto : Gainas naa pas trouvAŠ d'adAversaire plus farouche cette femme qui avait le mAĒme sang.que lui et qui s'est voulue plus "romame" que son mari. Quant A Stilicon, doisaje te rappeler qu'il a passAŠ sa vie A guerroyer contre Alaric, qu'il l'a plusieurs fois vaincu et, une fois au moins, AŠcrasAŠ,. comme il avait AŠcrasAŠ Radagaise, qui . AŠtait encore plus reAdoutable que lui ? Je voudrais bien savoir si Honorius et ceux qui l'entourent aujourd'hui A Ravenne, ne se repentent pas d'avoir fait ou laissAŠ massacrer leur meilleur dAŠfenseur. Tu admires, me disatu,a la stabilitAŠ de l'Empire d'Orient. Dans l'immAŠdiat je te l'ai dAŠjA dit, nous avons la chance que le calme rA gne, tant bien que mal, sur nos frontiA res. Faute de quoi,, nous connaAŽtrions le mAĒme sort que le vA´tre. Et qui sait si nous ne le connaAŽtrons pas un jour ? Qui sait si Alaric ou ses successeurs ne constitueront pas en Occident un ou plusieurs empires qui pourront devenir redoutables pour nous ? Et surtout, nous ne connaissons jusqu'ici que les Barbares descendus, comme tu dis,, "des forAĒts du Nord". Qui te dit qu'il ne vienAdra pas un jour d'auadelA des dAŠserts du Sud,, des hordes famAŠliques dont les Ausuriens qui, en ceamoment, ravagent la CyrAŠnalque au grand dAŠsespoir de SynAŠsios, ne sont que l'avantagarde ? Ou d'autres dont nous n'avons mAĒme pas idAŠe! Et vers l'Est! Que savons nous de ces AĢ Scythes orientaux Aģ que personne naa jamais vus mais avec lesquels nous commerA ons puisque ce sont eux qui fabriquent la soie que les riches Romaines apprAŠcient tant ? Que se passerait il si ces masses humaines se ruaient sur nous ? Quelles troupes trouverions nous A leur opposer ? Pour ma part, je te laavoue, je naexclus pas quaun jour, Alexandrie, Antioche, et, pourquoi pas ?, Constantinople, ne succombent. Notre civilisation peut disparaAŽtre comme a disparu celle des anciens Egyptiens ou celle des Babyloniens. Notre civilisation... Tu dis que les Barbares de l'intAŠrieur, AĢ les AŠveques et les moines Aģ, ont dAŠjA commencAŠ A la dAŠtruire. C'est vrai. Je crains mAĒme que ce ne soit quaun dAŠbut : heureux seront nos descendants s'ils ne les voient pas se transformer en juges et peutaAĒtre en bourreaux Mais notre civilisation, notre culture, nous sommes coupables de l'avoir laissAŠ se dAŠgrader, reconnaissons le. Que valent nos pantomimes comparAŠes aux tragAŠdies d'Eschyle ? Ou trouver auAjourd'hui un Thucydide, un DAŠmosthA ne ? Les compAŠtitions des anciens jeux panhelAlAŠniques ont AŠtAŠ remplacAŠes par les rAŠpugnantes boucheries de vos amphithAŠAĸtres que je reproche pas A Honorius d'avoir interdites. Le stade d'Olympie, ceux de Delphes et de l'Isthme n'accueillaient dAŠjA plus beaucoup de spectateurs quand les ChrAŠtiens les ont fermAŠs. Qu'est devenue notre philosophie ? Tu sais que cette idAŠe me tient d'au" tant plus A coeur que je ne suis pas philosophe. J'ai AŠcrit sur ce sujet un nouvel ouvrage dont je t'adresserai un exemplaire quand mon Paeonide aura fini de le recopier,, oAš je reprends la plupart des idAŠes de cet AntAŠe que j'avais AŠcrit chez toi. J'y ai adoptAŠ la fiction de Lucien : les dialogues des morts. J'ai imaginAŠ les dialogues que pourraient avoir aux Enfers les grands philosophes d'autrefois et nos platoniciens d'aujourd'hui,. les anciens faisant AŠvidemment reproche auxmodernes d'avoir, comme je le disais dans mon AntAŠe, dAŠsertAŠ la terre pour le ciel et donc d ' avoir trahi la mission de la philosophie... Je crois,, hAŠlas, que les ChrAŠtiens ne font que porter le coup final A une culture qui n'AŠtait dAŠjA plus que l'ombre d'elleamAĒme. Tu ma AŠcris : AĢ Nous na aurons bientA´t plus pour toute culture que des serAmons et des cantiques Aģ. Je le crains autant que toi. Et pourtant, comment te diAre ? J'ai duamal A croire que les gAŠnAŠrations futures puissent indAŠfiniment se contenter de cantiques eta:.de sermons. Je doute qu'il soit possible d'AŠtouffer duArablement 1aesprit humain comme on AŠteint la flamme daune lampe. Qui te dit quaun jour d'autres cultures ne naAŽtront pas, diffAŠrentes de la nA´tre peutaAĒtre, et que nous ne pouvons mAĒme pas imaginer ? "On perdra, me disatu,a jusqu'au souvenir d'HoAmA re". PeutaAĒtre. Mais qui te dit qu'un jour on ne retrouvera pas ce souvenir ? Notre civilisation peut renaAŽtre. Ne me demande ni oAš ni quand ni comment : je naen ai AŠvidemment aucune idAŠe. Je pense seulement quail ne faut jamais insulter laavenir Nous manquons daimagination. Au pire moment de vos guerres civiles, votre Virgile annonA ait magnifiquement le retour de l'Aĸge d'or. Aujourd'hui nous avons le nez tout contre notre dAŠplorable AŠpoque. Nous sommes incapables d'AŠlever les yeux auadelA du triste mur qui nous bouche la vue. Nous avons une visaion courte de l'Histoire, comme du Monde. Je contemple parfois la carte qu'a AŠtablie EratosAthA ne : cette grande AŽle, AŠtirAŠe, tout en longueur, que nous appelons la "terre habitAŠe", estace vraiment l'image de notre monde ? EratosthA ne assurait que, si l'ocAŠan n'AŠtait pas si vaste, il serait parfaitement possible d'aller par mer d'IAbAŠrie jusqu'en Inde. Mais Strabon, dont je finirai par connaAŽtre le livre par coeur tant la connaissance du Monde me passionne,. objecte qu'entre l'IbAŠrie et l'Inde,, le navigateur d'EratosthA ne aurait les plus grandes chances de buter sur d'auAtres terres habitAŠes semblables A la nA´tre, parce que situAŠes,, comme la nA´tre, dans la zA´ne tempAŠrAŠe. Ces terres iqnorAŠes. comme l'avenir que nous ne connaAŽtrons pas. jay rAĒve souvent : existentaelles ? Quels sont les AĒtres qui les habitent ? L'aventure seraataelle tentAŠe un jour ? Pourquoi ne l'aataelle jamais AŠtAŠ,, mAĒme par cet intrAŠpide PythAŠas de Marseille que Strabon,. A mon avis,, a grand tort de mAŠpriser ? Au milieu de la "terre habitAŠe" d'EratosthA ne, je regarde ce petit lac que nous appelons la "mer intAŠrieure",, prolongAŠe par le PontaEuxin. Je n'en suis jamais sorti et pourtant j'estime faire partie des hommes de notre AŠpoque qui ont passablement voyagAŠ. Plus le temps passe et plus je me dAŠsespA re de tout ignorer de ce qui se passe auadelA du pourtour de ce lac et, comme toi,, je na exclus pas de chercher refuge un jour quelque part, trA s loin,, sous d'autres cieux, si vraiAment la nuit noire que tu prAŠvois s'AŠtend sur tout laEmpire. Pour l'instant,. c'est auadessus de ma. tAĒte que s'amoncellent les nuages. AZAŠnon,. le SAŠnateur de Constantinople dont je t'ai plusieurs fois parlAŠ, m'a conAfirmAŠ qu'en haut lieu on a l'Ail sur moi. J'ai commencAŠ A me faire repAŠrer quand j'ai inaugurAŠ la sAŠrie de mes Discours publics : mes AŠloges du passAŠ sont apparus pour ce qu'ils AŠtaient, des critiques A peine dAŠguisAŠes du temps prAŠsent. Depuis, j'ai eu l'audace d'aller transmettre aux membres les plus AŠminents du Consistoire impAŠrial les revendications de la populace qui avait envahi les rues parce qulaelle avait faim. C'en AŠtait trop et je risque le pire. Il n'y a pas longtemps,, ici mAĒme, A Constantinople, la ville la plus poliAcAŠe du Monde, a eu lieu le procA s et le supplice d'un pauvre diable de philosophe alexandrin, nommAŠ HiAŠroclA s,, auteur de savants ouvrages et en particulier d'un commentaire des Vers dorAŠs du divin Pythagore. HiAŠroclA s AŠtait un HellA ne impAŠnitent, bien sAģr; il a donc AŠtAŠ trainAŠ devant les tribunaux et condamnAŠ A la flagellation. ()n m'a aracontAŠ que ce malheureux, dont plusieurs veines avaient AŠclaAtAŠ sous les coups de laniA res, eut le courage de recueillir un peu de sang dans le creux de sa main et de s'avancer vers le juge, main tendue, en citant Ulysse : AĢ Tiens, Cyclope,, bois du vin puisque tu as mangAŠ de la chair humaine! Aģ Hein, qu'en disatu ? Cela ne manque pas d'allure, ne trouvesatu pas ? AprA s quoi,, HiAŠAroclA s a AŠtAŠ banni et renvoyAŠ dans son Alexandrie natale. Il y a des fois oAš je me persuade que je suis promis, tA´t ou tard, au mAĒme sort. Je crois t'avoir dit que j'ai perdu l'an dernier, dans des circonstances tragiques, la femme qui partageait ma vie et le jeune fils qu'elle m'avait donnAŠ; je n'ai donc pas le coeur de te parler de tes amours. Mais je t'autorise A dire A Achantia que je suis flattAŠ du bon souvenir qu'elle a gardAŠ de moi. "RAŠjouisatoi", comme disaient nos anciens. Si du moins tu le peux. DaArchias, A Alexandrie A EumA ne, A ChalcAŠdoine Jaai A t'apprendre d'AŠtonnantes nouvelles. Et d'abord celleaci, qui va te surprendre : ton ami SynAŠsios de CyrA ne qui fut, comme tu dis, AĢ le meilleur disAciple.de LA philosophe Aģ c'estaA adire de la bAĒte noire des moines d'Egypte, a AŠtAŠ AŠlu (vasatu me croire ?) a AŠtAŠ AŠlu... AŠvAĒque ! Parfaitement. EvAĒque d'une ville de sa Pentapole. Ne m'en demande pas plus : celui dont je tiens cette informaAtion, a AŠtAŠ incapable de me rien dire de plus prAŠcis. Je crois seulement savoir que SynAŠsios aurait refusAŠ cette charge. Cela ne m'a pas surpris : aprA s tout, il est mariAŠ et pA re de trois enfants. Autre nouvelle : nous venons de voir arriver un nouveau PrAŠfet Augustal. Un certain Oreste. Il est de Constantinople et, ditaon, ne manque pas une occasion d'affirmer qu'il est ChrAŠtien. Il prAŠcise mAĒme, paraAtail, qu'il a AŠtAŠ baptisAŠ par l'AŠvAĒque de la capitale, Atticos., Tu me diras que tu te moques des croyances du nouveau PrAŠfet d'Egypte. Tu changeras d'opinion quand je taurai dit quaOreste, tout bon chrAŠtien qu'il prAŠtende AĒtre, est un admirateur de LA philosophe. Il ne dAŠdaigne pas d'assister parfois A ses cours publics, ce qui n'a rien d'exceptionAnel : beaucoup de personnages en vue d'Alexandrie en font autant. Mais on ajouteA qu'il sollicite aussi de la belle a et obtient a des cours privAŠs. Je ne voudrais pas raviver ta jalousie, s'il est vrai, comme me l'avait dit Herculien, qui le tenait de SynAŠsios, que tu en pinA ais vraiment pour celle que tu appelles "la diviAne". Mais je taavertis que les entretiens qu'Hypatie accorde frAŠquemment A OresAte font jaser. Les moines ne manquent pas de rAŠpandre le bruit qu'HypatiAŠ, dont ils font, comme tu le sais, une chienne en chaleur, aurait rAŠussi A la fois A asAsouvir ses ardeurs insatiables et A perdre l'Aĸme du PrAŠfet ! VoilA le genre de potins qui font parler dans la deuxiA me ville de l'Empire Encore une anouvelle. qui taattristera la mort de notre maA¯tre, le rhAŠteur Claudien. Nous en avons souvent parlAŠ : ce n'AŠtait pas, il est vrai, un homme de gAŠnie, mais il faisait bien son mAŠtier. Nous serions inqrats si nous ne reconnaissions pas que nous lui devons beaucoup. Je crois qu'il avait AŠtAŠ trA s affectAŠ par la mort, dAŠjA ancienne, de son fils, le poA te, que je n'aimais guA re, tu t'en souviens, mais qui fut ton ami. Pour le reste, que te diraiaie ? Certes je suis capable, conme tuame le dis, de AĢcomprendre, voire de juger AŠquitablement Aģ tes Dialogues des sages . Je peux mAĒme, comme certains de tes amis de Constantinople dont tu me parles, apprAŠAcier la "forme dont tu pares" des idAŠes que e ne partage pas. Jirai jusqu'A t'avouer que certains de ces dialogues m'ont amusAŠ, tout en me semblant riches de signification : e pense en particulier A celui oAš tu imagines la rencontre entre ArchimA de et Plotin. Mais il est vrai que je ne te suis pas dans ton AŠvolution. Je reste, comme tu dis, un Juif croyant. Je me fAŠlicite que tu prennes maintenant tes distances aussi bien avec l'idolAĸtrie des HellA nes qu'avec les AŠlucubrations des ChrAŠtiens, mais je ne t'approuve pas de tAŠpuiser dans la poursuite d'une sci ence qui n'est A mes yeux, comme le dit notre Livre, que "poursuite du vent". Tu as cru bon de jouer les bons offices, un soir d'AŠmeute, entre les reprAŠsentants du pouvoir impAŠrial et le peuple en rAŠvolte. Je te dirais bien, moi aussicomme ton ami ZAŠnon, que ton initiative risque de se retourner contre toi, quelles quaaient AŠtAŠ, ce jouralA , les intentions d'AnthAŠmios. Mais n'estace pas lA ce quetu recherches, au fond de toiamAĒme ? Tu approches, me disatu, de 1'ataraxie ? Jecrois que tu te trompes et puisque tu veux te connaAŽtre toiamAĒme, je vais t'y aiAder : tu as le goAģt du martyre. Le plus beau cadeau que pourrait te faire le Palais, ce serait de te persAŠcuter. Jaai relu tes Discours publics : je les admire et les approuve. Mais il est AŠvident que ce sont des provocations. Il t'arrive daailleurs de le reconnaAŽtre. Je te le rAŠpA te : tu recherches la persAŠcution. Si tu laobtenais, si ton aspiration secrA te AŠtaitaenfin rAŠalisAŠe, quelle belle conAclusion ce serait, naestace pas, A 1a Autobiographie que tu as entreprise ! Je ne sais si je dois te la souhaiter. Je crains malheureusement que ce ne soit point nAŠcessaire et je serais plutA´t tentAŠ de te dire tout au contraire : sois prudent, prends garde A toi. DaEumA ne, A ChalcAŠdoine, A Archias, A Alexandrie. Tu seras le premier, et sans doute le seul, A recevoir mon Discours autobiographique . Je viens de le terminer. Tu constateras que je may adresse souAvent A PylAŠmA ne et A ZAŠnon. Caest que jaai dAŠdiAŠ cette oeuvre au SAŠnateur, puisAque c'est chez lui que l'idAŠe m'en a AŠtAŠ suggAŠrAŠe et que c'est finalement lui qui m'a dAŠcidAŠ A l'AŠcrire, et c'est devant les invitAŠs de PylAŠmA ne que je l'ai lu. La copie que je t'adresse est la premiA re qu'ait terminAŠe mon jeune tachygraphe Paeonide qui n'en fera d'ailleurs pas d'autre. Tu seras donc le premier A lire cette oeuvre. Je crains, hAŠlas, de l'avoir terminAŠe trop tAĸt. Car je sais maintenant qui un nouvel AŠpisode dramatique de ma vie se prAŠpare : il y a deux jours, en renAtrant chez moi, j'ai trouvAŠ ma maison sens dessus dessous, les meubles renversAŠs, les coffres AŠventrAŠs. Dans un coin, Paeonide pleurait A petits sanglots. DA s qu'i maa vu, il est venu vers moi et je me suis alors aperA u quail avait le visage tuAmAŠfiAŠ : les sbires du consulaire de Bithynie avaient fait irruption chez moi dans la matinAŠe. Ils voulaient voir mes livres. Sans doute cherchaientails les livres interdits, ceux de Porphyre et de Julien en particulier, afin de me convaincre da"hellAŠnisme". Je ne les possA de pas. Mais ils cherchaient aussi, et peutaAĒtre surtout, mes livres de copies, celles de mes lettres et celles des livres confiAdentiels que j'ai AŠcrits et dont quelque mouchard aura rAŠvAŠlAŠ l'existence... Ces brutes ont alors commencAŠ A labourer de coups de poing le visage de Paeonide et, pour lui faire bien comprendre qu'ils ne plaisantaient pas, ils ont exhibAŠ les instruments de torture. Quand le malheureux garA on a vu le chevalet, les brodeAquins, les griffes et les pinces, il a craquAŠ : il a livrAŠ les copies que les lic teurs ont emportAŠes. Paeonide s'en voulait de sa faiblesse et tremblait sans douAte que je ne la lui reproche. Mais je 1'ai rassurAŠ : eAģtail subi la torture, y eAģtail mAĒme rAŠsistAŠ, cela n'aurait pas empAĒchAŠ les soudards de fouiller la maison et de mettre la main sur ces livres de copies que je ne cachais nullement et qu'i n'AŠtait pas difficile de trouver. VoilA . Toutes mes oeuvres, y compris celles, les plus importantes, qui n'AŠtaient pas publiables, sont entre les mains de mes ennemis urAŠs; ils en saAvent donc sur mon compte beaucoup plus qu 'il ne leur en faut pour me faire un procA s en impiAŠtAŠ. Je ma y attends d ' un jour A 1aautre et, comme ja ai moins le goAģt de la persAŠcution que tu ne le prAŠtends, je ne m'en rAŠjouis pas. Le pire peutaAĒAtre, A mes yeux, c'est que toutes ces oeuvres vont AĒtre dAŠtruites. Les chances sont donc plus minces qu'avant que ces productions de mon esprit me survivent et par consAŠquent que mon nom soit sauvAŠ de l'oubli. Je te demande de conserver prAŠcieusement les exemplaires de mon AntAŠe et de mes Dialogue des sages , que je ta ai dAŠjA adressAŠs, ainsi que celui de 1 AutoAbiographie qui accompagne cette lettre : il AŠtait empaquetAŠ, prAĒt pour 1 ' expAŠdiAtion, quand la perquisition a eu lieu, mais les sbires sont partis satisfaits aAvec mes copies et n'ont pas cherchAŠ autre chose. C'est cet exemplaire que j'ai uAtilisAŠ, 1aautre soir, pour ma lecture chez PylAŠmA ne. Mets toutes ces oeuvres en lieu sAģr elles seront plus en sAŠcuritAŠ en Egypte qua ici. Et A mon tour de te dire, A toi qui possA des de tels brAģlots : prends garde A toi. posted by Jean Even at 17:03 0 comments 15.5.05 AUTOBIOGRAPHIE DaEUMENE I Quand vous m'avez suggAŠrAŠ d'AŠcrire l'histoire de ma vie, vous m'avez, mes amis, citAŠ les exemples de Libanios d'Antioche et d'Augustin d'Hippone. Mais vous avez compris, je pense, que ces deux exemples n'AŠtaient pas de nature A emAporter ma conviction. J'ai rAŠussi, non sans mal, A me procurer le texte complet de 1aAutobiographie de Libanios et jaai relu les Confessions d ' Augustin. Je souAris de la naA¯ve satisfaction du premier et guA re moins de la fausse humilitAŠ de l'autre. Il faut beaucoup de suffisance A Libanios pour cAŠlAŠbrer ses talents comAme il le fait et plus encore pour se croire l'objet de la constante sollicitude de la Fortune. Il faut beaucoup d'orgueil, ou de fausse modestie, A Augustin pour voir en lui un exemple vivant de 1a action de la providence divine. Car enfin il ne se complaAŽt tant A souligner de quelle boue il AŠtait fait que pour mieux exalter l'or pur qu'il est devenu. Je ne les imiterai pas. Si mon histoire peut prAŠsenter quelque intAŠrAĒt, ce sera dans la mesure oAš je ne chercherai pas A lui donAner une valeur d'exemple et A paraAtre plus que je ne suis. En dAŠfinitive, caest toi, mon cher ZAŠnon, qui ma as dAŠcidAŠ A raconter mon histoire quand tu maas dit : "Tu as AŠtAŠ tAŠmoin d'AŠvAŠnements qu'il pourrait AĒtre intAŠressant pour nous de mieux connaAŽtre". IntAŠressant aussi pour moi, me suis Aje dit, de les revivre et pour nous tous d'exercer sur eux notre rAŠflexion. En somme, ni Libanios ni Augustin. Mais Ulysse ou EnAŠe, pourquoi pas ! Je n'ai certes pas vu "Troie s'AŠcrouler de toute sa hauteur", mais j'ai assistAŠ A l'AŠcroulement de tout un monde et de cela, oui, je veux bien parler. Je suis nAŠ A Oxyrhynque, en Egypte, la quatriA me annAŠe de la 287A olympiade, comme on ne disait dAŠjA plus guA re au temps oAš l'on cAŠlAŠbrait encore les olympiades, ou, si vous prAŠfAŠrez, la neuviA me annAŠe du rA gne de Valens A ConstantinoAple et de Valentinien en Occident. Il y a donc de cela trenteasept ans. Oxyrhynque, ma ville natale, AŠtait pleine de moines. Aussi loin que jepuisse remonter dans ma mAŠmoire, je revois des crAĸnes tonsurAŠs et des robes de bure. Les rues et les places en grouillaient et les anciens temples des Dieux, peu A peu dAŠsaffectAŠs depuis Constantin, AŠtaient transformAŠs en couvents..Comme toutes les citAŠs de la vallAŠe du Nil et du delta, Oxyrhynque avait AŠtAŠ autrefois le thAŠAĸtre de cette zoolAĸtrie des Egyptiens qui a toujours tant AŠtonnAŠ les Romainset les Grecs : son nom lui vient du bec pointu de ce poisson, sorte d'esturgeon du Nil, qui a dAģ y AĒtre jadis adorAŠ, mais qui, selon la lAŠgende, na aurait pas respectAŠ les morceaux du cadavre d'Osiris et aurait dAŠvorAŠ le phallos du Dieu. On voyait surtout, dans un quartier de la ville, l'ancien temple tAŠtrastyle deThouAŠris, divinitAŠahippopotame, curieusement identifiAŠe par les Grecs A leur AAthAŠna. Et il y avait eu aussi, bien sAģr, des sanctuaires d'Isis et de SAŠrapis. Plus tard,, quand les colons grecs,. dont faisaient partie les ancAĒtres de mes paArents, AŠtaient arrivAŠs A la suite d'Alexandre et des PtolAŠmAŠes, ils avaient ameAnAŠ leurs Dieux : Dionysos AŠtait honorAŠ dans le quartier de ThouAŠrisaAthAŠna, ailAleurs Apollon, DAŠmAŠter, Aphrodite identifiAŠe par les Egyptiens A Hathor, leur dAŠAesseavache. Un temple avait AŠtAŠ dAŠdiAŠ collectivement A Zeus, HAŠra, PersAŠphone et AtargatisaAstartAŠ, dAŠesse syrienne dans laquelle certains Egyptiens voyaient parfois un doublet de leur IsisEt il fallait compter aussiles "Vierges du Seigneur" qui s'empressaient A leur service : naturellement, celafois un doublet de leur Isis. Enfin les Romains avaient AŠdifiAŠ un "Capitole", conAsacrAŠ A leur trinitAŠ nationale, JupiteraJunonaMinerve, et surtout un "Caesareion" oAš avait AŠtAŠ cAŠlAŠbrAŠ pendant de longs siA cles le culte impAŠrial. Tous ces AŠdifiAces abritaient maintenant les moines : on en comptait quelque cinq mille tant A l'intAŠrieur de la ville qu'aux alentours, A l'extAŠrieur des murailles, sur une population totale daenviron vingt mille habitants. Et il fallait compter aussi les AĢ Vierges du Seigneur Aģ qui saempressaient A leur service : naturellement celafaisait un peu jaser et, bien que presque toute la population de la ville fAģt chrAŠAtienne, certains chuchotaient que les anciens temples AŠtaient devenus des lupanars oAš rAŠgnaient la dAŠbauche et la fornication. C'est surtout A ux alentours des portes qua ils saagglutinaient. Ils restaient lA ,. assis A l'ombre des murs, aux heures chaudes du jour, foule oisive et bruyante dont on entendait le brouhaha dans toutes les ruelles des alentours. Ces parages AŠtaient le lieu de rencontre des moines de la ville et de ceux de l'extAŠArieur. Car dans la campagne aussi des couvents avaient AŠtAŠ construits pour hAŠberger des moines, sur des terres quails avaient gAŠnAŠralement accaparAŠes, prAŠtextant les pratiques "magiques" utilisAŠes par les paysans pour faire pousser les rAŠcoltes. Ils cultivaient, rAŠcoltaient, transportaient, pAŠtrissaient, pressaient, et, disaitAon, s'enivraient et s'empiffraient. AuadelA , vers le couchant, au bord du grand dAŠsert libyque, passAŠes les derniA res cultures et les derniers palmiers, grimpAŠes les pentes rocailleuses brAģlAŠes par le soleil, les plateaux arides qui dominaient le ruban de verdure arrosAŠ par le Nil AŠtaient le domaine des reclus solitaires. Ils n'y passaient pas leur vie perAchAŠs au sommet d 'une colonne comme leurs congAŠnA res syriens : eux vivaient dans des grottes ou dans des cabanes auxquelles on accAŠdait par des sentiers difficileAment praticables, mAĒme par des mulets. Ils avaient dans tous les environs une granAde rAŠputation de saintetAŠ; tout le monde voyait en eux des prophA tes et des thauAmaturges. Le plus cAŠlA bre AŠtait ThAŠon : telle AŠtait sa rAŠputation quion venait de trA s loin solliciter sa bAŠnAŠdiction. Il avait plus de 90 ans et vivait seul, comAme autrefois Antoine, dans une cabane de roseaux et de boue sA chAŠe, vouAŠ au silenAce absolu. Il s'AŠtait retirAŠ lA A l'Aĸge de quatorze ans et n'en AŠtait sorti qu'un jour, une vingtaine daannAŠes plus tA´t, sous le principat du "tyran Julien", comme disaient les moines. Tandis que,. dans tout l'Empire, on restaurait les temples des Dieux, ThAŠon avait entendu la voix.du Christ qui lui disait :"Par toi, je dAŠtruiArai la sagesse des sages. Par toi, j'abolirai la science des savants." Il AŠtait aAlors descendu vers les lieux habitAŠs, squelette effrayant, vAĒtu de sa peau de bique, suivi de dizaines d'anachorA tes fanatisAŠs : ils AŠtaient allAŠs briser les statues de Zeus et de SAŠrapis et saccager leurs sanctuaires . AprA s quoi ThAŠon AŠtait rernontAŠ dans sa cabane d'oAš il n'AŠtait plus jamais sorti. On racontait sur lui les histoi.aAres les plus AŠdifiantes. Non selement il AŠloignait par ses priA res les chacals les plus fAŠroces, mais une nuit il avait pAŠtrifiAŠ devant sa porte une bande de brigands qui, croyant sans doute qu'il avait de l'or, AŠtaient venus l'attaquer. Le matin, la foule des pAŠlerins, arrivAŠs de bonne heure comme d'habitude avait voulu les liAvrer au feu mais il avait fait passer une tablette sur laquelle il avait AŠcrit en grec et en copte : "Ne leur faites pas de mal, sinon la grAĸce des miracles s'AŠloignera de moi. " Les voleurs avaient alors retrouvAŠ le mouvement et, comme il se doit, ils AŠtaient allAŠs faire repentance dans un monastA re des environs. J'AŠtais tout enfant quand mon pA re m'amena un jour A ThAŠon, cAŠdant aux harAcA lements de ma mA re, chrAŠtienne extrAĒmement fervente et qui voulait A tout prix que je sois bAŠni par le Saint homme. Mon pA re, qui n'aimait guA re les moines et moins encore les ermites, s'exAŠcuta en bougonnant. A ma mA re en effet, l'approche de la cabane AŠtait interdite car ThAŠon bannissait toute femme de sa prAŠsence et jamais, depuis trois quarts de siA cle, ce fou n'avait aperA u un sourire fAŠminin. La foule piAŠtinait, appelant le thaumaturge. Il y avait lA beaucoup de malades, des estropiAŠs amenAŠs A dos d'homme, des enfants aux yeux purulents, des nourrissons mA Ame, hurlant dans des chiffons. Enfin une lucarne s'ouvrit dans le haut de la porte. Je fus hissAŠ sur le bras de mon pA re : jaeus le temps d'apercevoir un crAĸne, un reAgard glacAŠ, une immense barbe et de sentis deux paumes sA ches se poser sur mes cheAveux. Oxyrhynque AŠtait la ville la plus chrAŠtienne de la vallAŠe du Nil. A l'intAŠArieur de l'enceinte, on comptait une douzaine d'AŠglises sans compter les oratoires des couvents et les chapelles bAĸties pour abriter les reliques des "martyrs". Les AŠlucubrations des conventicules gnostiques d'Alexandrie n'AŠtaient pas arrivAŠes jusAqu'A nous : elles AŠtaient d'ailleurs d'autant plus violemment combattues par les moines et par les AŠvAĒques qu'elles s'habillaient gAŠnAŠralement d'oripeaux chrAŠtiens. Quant aux "idolAĸtres", comme les appelait ma mA re, on se montrait du doigt leurs derniers reprAŠsentants qui, A vrai dire, ne mAŠritaient plus ce nom : les cultes ancestraux n'avaient pas encore AŠtAŠ interdits A cette AŠpoque, mais il n'y avait plus A Oxyrhynque aucun lieu pour les pratiquer. Aussi, quand, sur l'agora, l'AŠvAĒAque donnait sa bAŠnAŠdiction A la foule, c'AŠtait pratiquement toute la citAŠ qui flAŠAchissait le genou. Dans les campagnes environnantes, il n'en allait pas de mAĒme et "l'idolAĸtrie"restait vivace parmi les paysans. Le sort de ces malheureux n'avait pas chanAgAŠ depuis les anciens pharaons; la plupart d'entre eux, d'ailleurs, ne parlaient que la vieille langue copte de l'AŠpoque pharaonique. Ils s'entassaient avec leurs bAĒtes dans des villages construits sur les faibles AŠminences de la vallAŠe pour AŠAviter l'inondation lors des crues du Nil, etque l'on. repAŠrait de loin grAĸce au bouquet Ade palmes qui les dominait. Quant A leurs minuscules taudis, faits de briques sA ches ou de boue mAĒlAŠe de paille et durcie au soleil, ils se confondaient presque avec les tas d'ordures qui les entouraient de toutes parts. La plupart d'entre eux AŠtaient aussi squelettiques que leurs boeufs qui tiraient l'araire dans la boue aAmenAŠe A chaque printemps par le fleuve ou qui faisaient tourner laaroue A eau pour alimenter les canaux dirrigation. Ils arrosaient la terre de leur sueur pour pouAvoir fournir aux magasins d'Etat la quantitAŠ de cAŠrAŠales A laquelle ils AŠtaient asAtreints et qui contribuerait A nourrir Constantinople, encore heureux quand, le soir, ils avaient A se mettre sous la dent une poignAŠe de lentilles ou un morceau de ce mauvais pain fait deagrains de lotusadont se nourrissaient les plus misAŠraAbles d'entre eux. La grande majoritAŠ de ces pauvres diables AŠtaient "idolAĸtres"comme l'avaient AŠtAŠ leurs ancAĒtres. Un jour de printemps,a je m'AŠtais avancAŠ assez loin hors de la ville en comApagnie de mon frA re, de deux ans plus AĸgAŠ que moi, et d'autres enfants de mon Aĸge ANous marchions sur un chemin ombragAŠ de palmiers qui longeait un canal bordAŠ de paApyrus. Soudain nous v1mes s'avancer un bruyant cortA ge prAŠcAŠdAŠ par des jeunes gens dAŠguisAŠs et masquAŠs qui chantaient ou tapaient sur des tambourins; des femmes porAtant des couronnes de fleurs jetaient d'autres fleurs sur le chemin et. rythmaient leur marche et leurs chants par des battements de mains; puis venaient des vieilAlards au crAĸne rasAŠ, vAĒtus de longues tuniques blanches portant de grandes AĢ idoles Aģ multicolores, l'une A tAĒte de chien, noire d'un cA´tAŠ., dorAŠe de l'autre, puis une vache noire debout sur ses pattes, suivis de deux autres vieillards portant, le premier une corbeille,, l'autre une urne.dorAŠe. Nous apprAŽmes qu'ils allaient ainsi, passant de village en village, jusqu'aux berges du Nil, A une soixantaine de stades d ' Oxyrhynque. Quand nous rentrAĸmes, le soir, je racontai ce que nous avions vu et appris: A ma mA re et A notre vieille esclave Philista, elle aussi fervente chrAŠtienne : "Puissentails avoir AŠtAŠ dAŠvorAŠs par les crocodiles !", me direntaelles en choeur. Et elles m'expliquA rent que ces idolAĸtres grilleraient tous en enfer pendant l'AŠAternitAŠ, aprA s leur mort. Je ne devais jamais m'approcher daeux. Parfois, j'entenAdais mon pA re parler de rixes entre les paysans : il s'agissait toujours de querelles entre villages chrAŠtiens et "idolAĸtres" pour de sordides histoires de bornes. Elles se terminaient rAŠguliA rement par des blessAŠs, souvent par des morts. Je sus plus tard que les temples des Dieux AŠgyptiens, A Memphis ou a ThA Abes, AŠtaient maintenant livrAŠs aux pratiques magiques dont la rAŠvAŠlation AŠtait atAtribuAŠe au Dieuababouin Thot, appelAŠ par les Grecs HermA s TrismAŠgiste. Vous savez que la magie est une vieille tradition AŠgyptienne qui s'est depuis longtemps rAŠApandue dans tout l'Empire. L'annAŠe mAĒme de ma naissance, l'Empereur Valens avait terrorisAŠ lOrient par une vague de persAŠcutions et de procA s pour magie, celleaci servant d'ailleurs souvent de prAŠtexte pour traquer les "HellA nes" restAŠs fidA les aux anciens cultes, par exemple le grand Maxime d'EphA se, un des maAtres du divin Julien. Mes parents, comme pratiquement tous les habitants d'Oxyrhynque, AŠtaient donc chrAŠtiens, mais, pour dire la vAŠritAŠ, ma mA re l'AŠtait pour deux. Jamais je na ai entendu mon pA re nous dire, ni A mon frA re ni A moi, le moindre mot sur la reAligion. Je devinais seulement, d'aprA s certains propos que je surprenais parfois, qu'il AŠtait trA s critique A l'AŠgard des moines. De p1us, je le voyais se livrer, au vu et au su de sa femme, A des comportements qui na avaient rien de spAŠcialement chrAŠtien . Il ne se gAĒnait guA re, en particulier, mAĒme sous les yeux de ses enfants pour lutiner une de nos esclaves, Comito, originaire du grand Sud,. A la peau trA s brune et A la chevelure d AŠbA ne, que la vieille et pieuse Philista foudroyait constamment d'un oeil rAŠprobateur. Mon pA re, dont la famille AŠtait AŠtablie en Egypte depuis de trA s nombreuAses gAŠnAŠrations et dont les ancAĒtres avaient AŠtAŠ souvent gymnasiarques; exegA tes, ou comA tes d'Oxyrhynque, avait suffisamment. de bien au soleil pour AĒtre inscrit d'office parmi les bouleutes de la citAŠ et donc pour AĒtre astreint aux "liturAgies" les plus couteusesacorrespondant A la fonction. Vous n'ignorez sans doute pas que nos villes d'Egypte, souhaitaient depuis l'arrivAŠe des Romains bAŠnAŠficier de l'autonomie muni cipale en vigueur dans tout le reste de l'Empire et dont elles avaient toujours AŠtAŠ privAŠes. Elles ont fini par l'obtenir, il y a environ deux siA cles, au moment oAš l'appauvrissement gAŠnAŠral en a fait un fardeau insupportaAble pour les plus fortunAŠs de leurs habitants. Des landes brumeuses de la CalAŠdoAnie aux dAŠserts de la Mauritanie Tingitane et des rives du Rhin A celles de l'Euphrate, les liturgies auxquelles sont soumis bouleutes ou dAŠcurions font la ruinede nos citAŠs. Je pense personnellement que, si le rAŠgime municipal a AŠtAŠ accordAŠ A laEgypte, ce fut moins pour rAŠpondre A ses aspirations que pour fournir A 1aEAtat romain de meilleures garanties pour l'administration de cette province stratAŠAgique et en particulier pour la levAŠe de l'impA´t. Mon pA re, comme tous ses collA Agues, AŠtait responsable sur ses biens de l'approvisionnement de la citAŠ, de l'enAtretien des bAĸtiments publics, de la fourniture des bAĒtes de somme pour la poste impAŠriale, de l'hAŠbergement des gens de guerre, ces mercenaires barbares A la cheAvelure blonde et sanglAŠs de cuir, auxquels l'Empire confiait de plus en plus sa dAŠfense et que l'on voyait pAŠriodiquement descendre vers Diospolis et SyA ne pour combattre les pillards nubiens qui infestaient la HauteaEgypte. Pire que tout : l'Etat a pris l'habitude de se dAŠcharger sur les Bouleutes de la perception des Impots et de l'exAŠcution des corvAŠes et rAŠquisitions diverses, ce qui a pour efAfet de les rendre odieux A leurs propres concitoyens. Je crois que mon pA re n'aAvait pas de souci A se faire, mais j'ai eu l'occasion de l'entendre murmurer qu'il finirait par s'enfuir comme tant d'autres, acomme un de ses beauxafrA res, par exemAple, qui, un beau jour, avait disparu ou comme beaucoup de ces moines oisifs qui ne sont,, disaitail,, que des "anachorA tes", c'estaA adire des fuyards. Il citait avec indignation l'exemple d'un de ses concitoyens qui avait AŠtAŠ fouettAŠ en public sur l'agora d'Oxyrhynque pour une dette fiscale de 300 solidi,, avant d'AĒtre jetAŠ en prison. Ses enfants avaient AŠtAŠ vendus sur le marchAŠ aux esclaves et sa femme s'AŠAtait enfuie dansa le dAŠsert. PlutA´t franchir la mer que de subir un tel sort", disaitail avec d'autant plus de force qu'il n'en AŠtait pas menacAŠ. Ces discours glissaient sur le beau visage grave, silencieux et rAŠprobaAteur de ma mA re. Tout cela lui paraissait impie : faire son devoir, se soumettre A ' 1aautoritAŠ. lAŠgitime, caAŠtait faire la volontAŠ de Dieu; se rAŠvolter, caAŠtait une faute : elle ne voulait rien savoir d'autre. Son devoir A elle, c'AŠtait d'AŠlever ses fils et de gouverner ses esclaves. Elle faisait semblant de ne pas voir ce qui se passait entre son mari et Comito; elle ne lui en gardait pas moins une rancune muette mais fAŠroce et ne laissait passer aucune occasion de la chAĸtier. A mon frA re et A moi, elle racontait les belles histoires de laancien tesAtament et de 1aEvangile. Elle prenait fait et cause pour MoA¯se et les Juifs et conAtre l'odieux Pharaon avec une partialitAŠ qui nous surprenait : n'AŠtionsanous pas Egyptiens ? Non, rAŠpondaitaelle,, nous AŠtions Grecs et ChrAŠtiens. Ce Pharaon AŠtait le roi des AŽdolAĸtres, semblables A ces paysans que nous avions vu passer un jour portant des statues A tAĒtes d'animaux... Depuis, le Christ AŠtait venu nous rAŠvAŠler la VAŠritAŠ. Je connus donc l'existence de notre PA re qui est dans les Cieux et qui a envoyAŠ JAŠsus pour nous instruire, lequel reviendra pour nous juger A la fin des temps. Ce JAŠsus qui chassait les dAŠmons et guAŠrissait les malades, m'apparaissait comme une sorte de ThAŠon plus jeune et moins farouche. Lui parcourait la campagne, allait dans les villages, parlait aux femmes et mAĒme aux mystAŠrieuses "pAŠcheresAses". Pourquoi ThAŠon restaitail lA ahaut enfermAŠ dans sa cabane ? C'est, rAŠpondait ma mA re, qu'il devait se consacrer entiA rement A Dieu pour pouvoir intercAŠder en faveur des pAŠcheurs que nous sommes. Ces propos me laissaient perplexe : que se seraitail passAŠ, me demandaisaje, si tout le monde avait fait comme lui ? Ja avais cinq ou six ans, je crois, quand je tombai trA s gravement malade. Je sus plus tard qu'il avait mAĒme AŠtAŠ question de me baptiser car on craignait le pire. Ma mA re envoya un vieil esclave implorer ThAŠon : elle lui confia une fiole d'huile qu'il ramena bAŠnie de la main du thaumaturge et avec laquelle elle me fit des onctions sur le front et le coeur. Je guAŠris et le bruit de ce miracle se rAŠpandit dans toute la ville. Ce fut peu de temps aprA squaon m'envoya A l'AŠcole. Mon maAŽtre AŠtait ungros homme A poil noir qui nous terrorisait . Il tenait boutique dans une AŠtroiteruelle entre l'AŠchoppe d'un rA´tisseur et celle d'un barbier. Un rideau sAŠparait la salle de classe de la rue mais, s'il empAĒchait tant bien que mal que les AŠcoliers ne fussent distraits par le spectacle, il ne les prAŠservait pas des cris des pasAsants, du braiement des Aĸnes, des supplications des mendiants, des appels des venAdeurs daeau, des marchands ambulants et des charlatans de toute espA ce. Nous nous tenions pelotonnAŠs au pied de la chaire, la tablette sur les genoux, dans la terAreur de l'imprAŠvisible fAŠrule et de la grosse voix du maAŽtre qui tentait de couvrir Ale vacarme de la rue. Je revins plus d'une fois en pleurs A la maison oAš ma mA re, qui attendait un nouvel enfant, s 'arrondissait de jour en jour.Une nuit, mon frA re et moi, qui dormions dans la mAĒme chambre, fAģmes rAŠveillAŠs par des hudements venant du gynAŠcAŠe qui ressemblaient A des cris de bAĒte. Les cris durA rent longtemps, effrayants, insupportables,. puis cessA rent brusquement : le silence emplit la maison. Il y eut des chuchotements Jaentendis la voix de mon pA re. Puis la porte s'ouvrit : Philista, tout en larmes, une lampe A la main, vint nous embrasser : notre mA re AŠtait morte, ainsi que le bAŠbAŠ Je passai les mois qui suivirent dans une sorte d'hAŠbAŠtement : ma mA re n'AŠtait plus lA . Philista avait beau me rAŠpAŠter qu'elle AŠtait maintenant au ciel avecDieu, JAŠsus, les anges, les saints martyrs et le bienheureux Antoine, je ne me conAsolais pas. Dieu AŠtait bon et il m'avait pris ma mA re : cette contradiction m'AŠAtait incomprAŠhensible. Comito, que mon pA re ne tarda pas A affranchir, se donnait maintenant des airs de maAŽtresse de maison et faisait sentir son importance A Phi lista qui serrait les dents sans mot dire. A l'AŠcole,. mon maAŽtre AŠtait sans pitiAŠ. Ce fut un moment trA s dur. Et puis les mois passA rent... Les nouvelles du monde finissaient par arriver jusqu'A nous. Un jour je ma en souviens. avec une certaine prAŠcision, une grande effervescence se produisit parmi les moines dont le brouhaha, aux alentours des portes, devint vacarme. On venait d'apprendre le dAŠsastre d'Andrinople. Vous vous en souvenez : les Barbares qui, pendant longtemps, s'AŠtaient prAŠsentAŠs en suppliants aux frontiA res de laEmApire,, AŠtaient maintenant devenus des envahisseurs. Le Nord, misAŠrable et arriA rAŠ,, ne pouvait plus supporter la prospAŠritAŠ insolente de notre Sud et venait en rAŠclaAmer sa part,. sans mAŠnagement. A Andrinople,. A quelques journAŠes de marche de la caApitale,a les Goths avaient dAŠtruit aux deux tiers 1aarmAŠe romaine. La Empereur VaAlens luiamAĒme avait AŠtAŠ tuAŠ : on sut plus tard qua il avait tentAŠ de se protAŠger en cherchant refuge dans une cabane avec quelquesauns de ses officiers. Les Barbares avaient encerclAŠ la cabane et y avaient mis le feu aprA s avoir entassAŠ des branches da arbre tout autour. On ne put mAĒme pas donner la sAŠpulture A sa dAŠpouille. La enAfant que j'AŠtais AŠcoutait ces rAŠcits sans y rien comprendre. J'imaginais seuleAment ces hordes AŠpouvantables, avec leurs tignasses blondes et leurs yeux bleus descendant jusque chez nous et mettant le feu A nos maisons aprA s nous y avoir enAfermAŠs,, comme ils l'avaient fait lA abas. Cette nouvelle provoqua de bruyantes manifestations de satisfaction parmi les moines : Dieu avait chAĸtiAŠ l'hAŠrAŠtique. Pendant les treize ans de son rA gne en effet, Valens avait ouvertement soutenu les Ariens et persAŠcutAŠ les ChrAŠtiens orAthodoxes fidA les au credo de NicAŠe imposAŠ soixante ans plus tA´t par Constantin, et qui proclamait la consubstantialitAŠ du PA re et du Fils. Toute la ville se raconAtait l'histoire du "saint moine" Isaac de Constantinople qui, peu de temps avant que Valens ne parte en campagne contre les Goths, lui avait demandAŠ de rendre au clergAŠ orthodoxe les AŠglises de la capitale qu'il leur avait enlevAŠes pour les confier aux hAŠrAŠtiques. LaEmpereur, furieux, avait fait arrAĒter le moine : il jugeArait son audace A son retour : AĢ Tu ne reviendras pas,, lui avait dit Isaac, si tu ne nous rends pas les AŠglises. Aģ Et Valens n'AŠtait pas revenu. Avezavous parfois rAŠflAŠchi aux subtilitAŠs des croyances chrAŠtiennes ? Je ne suis pas tout A fait sAģr d'avoir bien compris la fameuse "procession" platoniAcienne par laquelle laUn transcendant s'AŠparpille et se dAŠgrade dans la multipliAcitAŠ dont nous faisons l'expAŠrience en ce bas monde. Mais il faut avouer que les thAŠories les plus complexes de la mAŠtaphysique platonicienne sont des jeux d'enAfant comparAŠes aux complications de la foi chrAŠtienne. Les orthodoxes proclament que le PA re et le Fils ont la mAĒme substance : ils sont Homoousiens. Les plus conAciliants des Ariens voulaient bien admettre que la substance, sans AĒtre exactement la mAĒme, est semblable : ils AŠtaient donc homoA¯ousiens Nuance ! le iota qui les distinguait des premiers les rendait passibles des plus fAŠroces persAŠcutions. EnAcore y avaitail pire qu'eux puisque les homeens se contentaient d'affirmer la siA militude des deux personnes, sans mentionner la substance, qtA¯ dire des anomeAens qui, eux, avaient l'audace d'affirmer que le Fils est diffAŠrent du PA re et infAŠrieur A lui ! Si le Christ n'est pas Dieu exactement comme le PA re, il na y a plus de Christianisme, disaient les orthodoxes. Mais sail est, le Christianisme devient incomprAŠhensible, rAŠpliquaient les Ariens. Comme vous le savez, Constantin, A NiAcAŠe, avait imposAŠ la consubstantialitAŠ. Non sans mal d ' ailleurs, puisque 1aexpresAsion avait AŠtAŠ jugAŠe hAŠrAŠtique un siA cle plus tA´t. Laempereur, pourtant, avait teAnu bon et les AŠvAĒques rAŠcalcitrants avaient AŠtAŠ exilAŠs. On comprend la surprise que durent AŠprouver certains orthodoxes lorsque, sur le tard, Constantin dAŠcida de se rAŠconcilier avec Arios ! En Egypte, en tout cas, tous les AŠvAĒques AŠtaient des adversaires acharnAŠs de l'hAŠrAŠsiarque, bien qu'il fAģt alexandrin, et de farouches dAŠfenseurs de 1 ' orthodoxie. La AŠvAĒque d ' Alexandrie, Athanase, que Valens avait autrefois exilAŠ, comme l'avait fait avant lui. Constance, avait retrouvAŠ son siA ge et laEgypte AŠtait restAŠe dans l'orthodoxie nicAŠenne. Mais, dans bien des provinces, l'aArianisme laavait emportAŠ avec laappui de Constantinople et les moines en avaient contractAŠ une haine fAŠroce de Valens. Ils oubliaient que celuiaci avait surtoutpersAŠcutAŠ les HellA nes restAŠs fidA les aux Dieux, qua ils avaient AŠtAŠ partout traiAnAŠs dans les prAŠtoires, torturAŠs et mis A mort pour magie. Aux yeux des moines, tout cela ne comptait pas : c'est le suppA´t d'Arios que leur Dieu avait puni et, pour un peu, ces fanatiques auraient fait des Goths les instruments a de la Providence divine, oubliant que ces Barbares AŠtaient euxamAĒmes ariens ! . Peut AĒtre savezavous que les Goths se sont massivement convertis A l'arianisme par reconnaisAsance pour Valens qui avait portAŠ secours A un de leurs rois aux prises avec un usurpateur ! Peu de temps aprA s, on apprit que le jeune empereur d'Occident, Gratien, neveu de Valens, mais catholique orthodoxe, lui, A la diffAŠrence de son oncle, aAvait fait appel, pour sauver l'empire, A un gAŠnAŠral de trenteadeux ans, ThAŠodose, originaire de la lointaine IbAŠrie, et lui aussi orthodoxe. Ce militaire, fort biAgot, fut bientA´t AŠlevAŠ A l'Augustat, avec en charge l'Empire d'Orient. Le peuple d'Oxyrhynque fut donc conviAŠ un jour A entendre le stratA ge du nome proclamer sui l'agora l'avA nement de "Flavius ThAŠodosius Caesar Augustus notre Seigneur" et A contempler son portrait. Vous connaissez la suite : Gratien, quelques annAŠes plus tard, tombait victime de l'usurpateur Maxime. Aux yeux des HellA nes, il AŠtait manifestement puni par les Dieux. N'avaitail pas, pour la premiA re fois depuis le divin Auguste, refusAŠ d'assumer le titre prestigieux de "Souverain Pontife", et donc de chef de la religion des ancAĒtres ? N'avaitail pas fait enlever de la salle du sAŠnat de Rome l'autel de la Victoire sur lequel on brAģlait l'encens au dAŠbut de chaque sAŠance depuis des temps immAŠmoriaux ? Le jeune frA re de Gratien, Valentinien II, arien comme sa mA re Justine, n'AŠtait qu'un adolescent : ThAŠodose AŠtait donc devenu de fait le seul maAŽtre lAŠgitime de tout lEmpire, des colonnes d'HAŠraclA s aux rives de la mer ErythrAŠe. EpouvantAŠe, Justine vint avec son fils se jeter aux pieds de l'empereur : leurs malheurs AŠtaient justifiAŠs, leur ditail, puisqu'ils AŠtaient aAriens ! Justine sut cependant le sAŠduire en poussant sans ses bras sa fille Galla, qui AŠtait fort belle. Car pour AĒtre dAŠvA´t, ThAŠodose n'en AŠtait pas moins homme.Il renforA a donc sa lAŠgitimitAŠ en AŠpousant la soeur du jeune Valentinien et dAŠfit Maxime, aprA s avoir fait semblant de vouloir composer avec lui. Mais auparavant, il lui avait fallu rAŠgler le problA me barbare : il le fit, comme beaucoup da autres aAvant lui, au prix d'AŠnormes concessions. Les Goths furent massivement enrA´lAŠs dans notre armAŠe et de plus, ils reA urent des provinces : la Pannonie et la MAŠsie infAŠrieures devinrent barbares. Nous prenions de plus en plus l'habitude de confier A nos ennemis le soin de nous dAŠfendre et, aprA s avoir AŠtAŠ un instrument de romaniAsation, notre armAŠe ne servait plus qu'A germaniser les provinces frontaliA res. ,Mais avionsanous un autre choix ? Je continue A en douter aujourd'hui. Au fin fond de laEgypte, A vrai dire, le premier moment de frayeur passAŠ, on ne se souciait guA re de la menace got:hique: le nouvel empereur AŠtait un fervent dAŠfenseur de l'orthoxie nicAŠenne : n'AŠtaitace pas l'essentiel ? Peu de temps aprA s son avA nement, tous les AŠvAĒques de laEmpire, rAŠunis par lui A Constantinople, conAdamnA rent solennellement l'arianisme et ThAŠodose s'empressa de promulguer un AŠdit interdisant l'hAŠrAŠsie : les moines triomphaient sur toute la ligne. Je grandissais. BientA´t j'eus l'Aĸge de frAŠquenter les thermes et le thAŠAĸAtre. Je frAŠquentai aussi le gymnase au cours de mes annAŠes d'AŠphAŠbie que les jeunes Grecs d'Egypte accomplissent dA s qu'ils atteignent quatorze ans. Je commenA ai A lorgner, puis A courir, les filles. J'AŠtais pourtant studieux, A la diffAŠrence de mon frA re, garA on A mes yeux superficiel et violent., et qui na aimait pas 1 ' AŠtude. BientA´t, je reA us une initiation qui allait dAŠcider de toute la suite de ma vie : celle des poA tes. Je la dois A un excellent maAŽtre qui aurait pu, je le crois, ilAlustrer la brillante Alexandrie : le philologue DiogA ne. C'est avec reconnaissance que je repense A ce petit homme fluet, A la voix monocorde ; j'aimais la gravitAŠ un peu triste de son regard et je ne sais quelle application mAŠticuleuse qui imprAŠAgnait toute sa personne.. Jusque lA , hormis quelques fables d'Esope et de Babrios, je ne connaissais guA re que les secs rAŠcits bibliques et AŠvangAŠliques. Soudain, chez DiogA ne, je vis saouvrir devant moi le domaine merveilleux et inAŠpuisable de la poAŠsie. Quelle rAŠvAŠlation ! Je dAŠcouvris les grands lyriques d'autrefois, et les Tragiques, et l'immense HomA re, ses aurores aux doigts de rose, sa mer violette, les beaux bras blancs de ses femmes et les yeux pers de ses dAŠesses. DiogA ne aiAmait les auteurs qu'il nous faisait dAŠcouvrir. GrAĸce A lui, les contraintes pourAtant si pesantes, qui rAŠgissent nos AŠtudes littAŠraires, apparaissaient aussi nAŠcesAsaires que la mAŠthode qu'il faut acquAŠrir pour bien courir ou bien lancer le javeAlot. L'AŠtablissement mAĒme du texte, la confrontation de nos variantes, l'exAŠgA se patiente du sens littAŠral, tous ces exercices traditionnels et fastidieux, DiogA ne les utilisait savamment pour AŠclairer les intentions du poA te et prAŠparer son proAprAŠ commentaire. Je vibrais. Je vibrais d'autant plus que jamais il ne me serait venu . A 1aesprit da opposer, voire mAĒme de sAŠparer admiration et comprAŠhension. Ja aAvais au contraire besoin d'analyser mon plaisir et de m'expliquer mon enthousiasme. Bien des fois, le cours fini et les AŠlA ves envolAŠs, je me suis approchAŠ de la chaiAre de DiogA ne pour lui demander de prAŠciser tel point de son commentaire. Je n'aAvais guA re plus de quinze ou seize ans, mais mon avenir AŠtait fixAŠ : plus tard, moi aussi, j'enseignerais. En dAŠcouvrant les poA tes, j'AŠtais entrAŠ dans un univers nouveau : celui des Dieux. Ces "idoles" dAŠtestAŠes, dont on avait fermAŠ les temples, traquAŠ les prAĒtres et pourchassAŠ les fidA les, voilA qu'elles rayonnaient dans les livres, granAdioses, faibles, terribles, drA´les, AŠtranges, fascinantes... C'est par l'AŠtude des oeuvres remplies de leur prAŠsence AŠblouissante que l'on formait l'esprit des adoAlescents, y compris des adolescents A demiachrAŠtiens comme moi, qui n'avais pas enAcore AŠtAŠ baptisAŠ, mais qui assistais A l'office des "cathAŠcumA nes", le dimanche, chaperonnAŠ par ma vieille nourrice Philista, fidA le A la mAŠmoire de ma mA re. Je devais composer des amplifications sur la colA re de PosAŠidon voyant Ulysse sauvAŠ de la tempAĒte ou sur la douleur de DAŠmAŠter aprA s l'enlA vement de sa fille par PluAton, et, chaque dimanche., j'entendais l'AŠvAĒque d'Oxyrhynque tourner en dAŠrision les "dAŠmons" et les "fables" qu'on racontait sur eux ! Ces Dieux, AŠtrangement, se manifestaient parfois aux hommes en prenant l'apparence daun mortel familier, tout comme les anges dans la Bible chrAŠtienne. Mais quels Dieux surprenants . ! Ils n'avaient crAŠAŠ ni le monde ni les hommes, ils AŠclataient de vie et de passions, ils ignoraient superbement le "pAŠchAŠ"... Quand je sortais d'un cours, encore tout AŠbloui par HoAmA re ou Pindare,, et que je croisais dans les ruelles les robes noires et les crAĸnes tonsurAŠs, j'avais fortement conscience de passer d'un monde dans un autre. DA s cet instant, je compris que que ce n'AŠtait pas A tort qu'on dAŠsigne sous le nom d'HelAlA nes les fidA les des anciens cultes. Ce nom, rAŠhabilitAŠ par Julien, le restauraAteur de la religion traditionnelle, et qui, depuis sa disparition, est devenu une insulte, voire un chef d'accusation, je commenA ai A le revendiquer : au grand scanAdale de Philista, je rAŠsolus de reporter A plus tard le moment du baptAĒme chrAŠtien DiogA ne ne frAŠquentait pas l'AŠglise et l'on chuchotait, parmi les AŠlA ves qu'il AŠtait initiAŠ A plusieurs "mystA res" idolAĸtriques. Ces mots, que je ne comAprenais guA re, m'intriguaient. Un jour qu'il nous avait fait AŠtudier une idylle de ThAŠocrite sur un des douze travaux d'HAŠraclA s, je pris mon courage A deux mains et j'allai lui demander s'il croyait aux aventures d'HAŠraclA s, A celles de Zeus ou d'Osiris. DiogA ne me regarda droit dans les yeux Si tu me demandes si j'y crois comme A la bataille de Marathon ou A l'assassinat de CAŠsar, je te rAŠponds non. a Alors, ce ne sont que des fables ? DiogA ne rAŠflAŠchit, cherchant manifestement des mots simples pour me faire comprendre une rAŠalitAŠ complexe, puis, de sa petite voix douce, il me dit a Ce sont des fables vraies, mon cher EumA ne. C'est AŠternellement qu'HAŠraclA s terArasse le lion de NAŠmAŠe, AŠternellement que Typhon dAŠpA ce le corps d'Osiris et qu'IAsis le rAŠanime, AŠternellement que Zeus chAĸtie puis pardonne A PromAŠthAŠe... Sans doute jugeaitail que la prudence lui interdisait de m'en dire plus. Il me posa la main sur 1aAŠpaule et me dit en soupirant a PeutaAĒtre comprendrasatu cela plus tard... Je compris en effet cela plus tard, quand je lus les oeuvres de l'Empereur Julien et de Salluste, son PrAŠfet du PrAŠtoire. C'est plus tard aussi que je ccmpris pourquoi Julien avait un jour promulguAŠ laAŠdit qu'on lui a tant reprochAŠ, qui rAŠservait aux "HellA nes" le privilA ge d'expliquer les poA tes hellAŠniques.. Mais pour l'instant, beaucoup d'interrogations commenA aient A trotter dans ma tAĒte : je ne savais rien des "mystA res"; j'ignorais tout de l'enseignement des Platoniciens; je ne connaissais de 1a"idolAĸtrie" que les condamnations sommaires que j'avais toujours entendu prononcer autour de moi. Je commenA ais pourtant A soupA onner que tout n'AŠtait pas aussi simple qu'on me l'avait fait croire. Si mon ignorance AŠtait profonde, j'AŠtais du moins capable d'en prendre la mesure. Et je voulais savoir. Un jour, je fus choquAŠ d'entendre l'AŠvAĒque d'Oxyrhynque lancer d'une voix tonnante : AĢ Quoi de commun entre AthA nes et JAŠrusalem, entre l'AcadAŠmie et lEglise ? Aģ et je fus franchement outrAŠ quand je l'entendis s'AŠcrier un autre jour : AĢ La Bible ne suffitaelle pas A l'AŠducation d'un ChrAŠtien ? Voulezavous de la Histoire ? Lisez le livre des Rois . De la poAŠsie ? Les ProphA tes. Du lyrisme ? Les Psaumes. Une cosmoAlogie ? La GenA se. Aģ Cet AŠloge de lignorance me scandalisa et me confirma dans mon intention de diffAŠrer le moment du baptAĒme. Ma mAŠmoire ne me permet pas de situer exactement une rencontre que je fis A quelque temps de lA . En y repensant, je me dis pourtant que c'est sans doute elle qui a dAŠcidAŠ de tout mon avenir. Un jour, en approchant de l'agora, j'aperA us au loin, sous un portique, un attroupement silencieux. On entendait une voix qui paAraissait juvAŠnile et, quand elle se tut, de longs applaudissements AŠclatA rent. En maapprochant, j'entendais le bruit de piA ces tombant et roulant sur les dalles tandis que la foule se dispersait. ArrivAŠ sous le portique, maintenant presque dAŠAsert, je vis le jeune orateur, A peu prA s de mon Aĸge, me semblaatail, occupAŠ A raAmasser le joli pAĢcule qu'il venait de gagner..Il s'AŠtait, sans doute par provocaAtion, vAĒtu du tribonion, le petit manteau d'AŠtoffe grossiA re des anciens Spartiates,devenu au fil des siA cles celui des philosophes, qui, comme vous le savez, se portait gAŠnAŠralement sans tunique, A mAĒme la peau ; mais le jeune homme ne portait ni la besace ni le bAĸton des philosophes. Il AŠtait trA s rare de voir chez nous, comme partout ailleurs, je crois, un de ces prAĒcheurs cyniques qui ont pratiquement disparu aujourd'hui, surtout depuis que Valens, dans sa :folie sanguinaire, a enAtrepris de faire la chasse aux "philosophes", y compris A ceux qui se contentenAtaient d'en arborer le costume. on AŠtait moins habituAŠ A voir ce costume dans notre ville, que les robes de bure. Je maapprochai du jeune homme, bien qua il me paArAģt mAŠfiant. Il semblait. intelligent. Je lui trouvai 1 'air extraordinairement sAŠArieux, mais aussi, A tort ou A raison, quelque peu exaltAŠ. J'appris qu'il se nomAmait HiAŠron, qu'il venait de Lycopolis en ThAŠbAĸA¯de ("la ville du divin Plotin", me ditail) et qu'il allait AŠtudier A Alexandrie. Comme il n'avait que de maigres resAsources, il s'AŠtait constituAŠ un petit rAŠpertoire de "diatribes" qiail dAŠclamait dans toutes les villes oAš il passait. Je 1 'amenai chez moi oAš il resta plusieurs jours : nous les passAĸmes en promenades et en conversations. J'eus la surprise de dAŠcouvrir que, fidA le A l'enseignement du platonicien Porphyre, il pratiquait un rAŠgime vAŠgAŠtarien trA s strict. HiAŠron avait de l'ambition. Plus tard, il ferait carriA re dans les charges publiques. Il n'ignorait pas que ce serait difficile car, commeil me l'expliqua dans le langage usitAŠ du temps de Julien et auquel je n'AŠtais pas habituAŠ, il AŠAtait "HellA ne" et laEmpire, hAŠlas, AŠtait livrAŠ aux "GalilAŠens impies". Mais il y arriverait. Et il me cita l'exemple d'un de ses cousins d'Ascalon, ville d'oAš sa mA re AŠtait originaire, qui avait AŠtAŠ l'AŠlA ve de Libanios d'Antioche. Libanios, me ditail, avait souvent rAŠussi A faire attribuer des postes importants A ses AŠlA ves, mAĒme HellA nes. HiAŠron, lui, quoique sa famille fAģt assez modeste, comptait faire de solides AŠtudes A Alexandrie : il s'inscrirait chez le rhAŠteur Claudien, un des frA Ares "du grand Maxime d'EphA se". Il comptait aussi suivre les leA ons philosophiques de "la divine Hypatie". Ce qu'il me disait lA m'intAŠressait au plus haut point car, si je voulais plus tard enseigner, je devais commencer par AŠtudier, je le savais. Mais je dus lui avouer mon ignorance : je ne connaissais pas plus le grand Maxime dlEphA se que le rhAŠteur Claudien ou la divine Hypatie. Ni d'ailleurs le divin Plotin, son compatriAote de LycopolA¯s. HiAŠron entreprit donc de m'instruire : j'appris que le grand Julien, quand il AŠmergea enfin des tAŠnA bres oAš l'avaient plongAŠ les GalilAŠens et voulut connaAŽtre les Dieux qui gouvernent notre monde infAŠrieur, s'AŠtait adressAŠ au philosophe plaAtonicien Maxime d'EphA se. Cet homme accomplissait des prodiges dont le bruit AŠtait parvenu jusqu'A ses oreilles : ses disciples n'avaientails pas vu un jour, dans un sanctuaire d'HAŠcate, la statue de la nocture dAŠesse s'animer A sa voix, un sourire AŠclairer son visage et s'allumer la torche qu'elle portait en main ? Plus tard, deAvenu Empereur, Julien avait interrompu une sAŠance du SAŠnat de Constantinople pour aller accueillir et saluer Maxime qu'il avait appelAŠ auprA s de lui. Le thAŠurge l'aAvait accompagnAŠ partout pendant son court rA gne et il AŠtait A son chevet quand il mourut, blessAŠ par un javelot dont HiAŠron ne doutait pas un instant qu'il fAģt parti d'une main galilAŠenne. Plus tard, Maxime avait AŠtAŠ victime de l'odieuse chasse aux HellA nes qui avait suivi la mort de l'Empereur. Soumis A la torture au point d'aAvoir demandAŠ A sa femme,a qui se tenait prA s de lui, d'aller lui chercher du poison, (mais elle s'empoisonna la premiA re), il avait AŠtAŠ remis en libertAŠ par un gouverAneur de la province d'Asie un peu plus humain que les autres. Mais peu aprA s, il aAvait eu le malheur d'interprAŠter un oracle qui annonA ait A la fois sa propre mort et celle de Valens, lequel, avaitail prophAŠtisAŠ, AĢ naaurait mAĒme pas un tombeau Aģ. ArrAĒtAŠ, accusAŠ de magie, comme tant d'autres,, il avait AŠtAŠ mis A mort : ainsi sa acAcomplissait la premiA re partie de l'oracle; l'autre devait se rAŠaliser quelques anAnAŠes plus tard A la bataille d'Andrinoplea Maxime avait deux frA res : l'un deux, rhAŠteur A Smyrne, AŠtait devenu comme lui un collaborateur de Julien, l'autre, Claudien s 'AŠtait AŠtabli A Alexandrie oAš il enseignait la rhAŠtorique. C'est chez ce maAŽtre que HiAŠron comptait AŠtudier. a PeutaAĒtre t'y rejoindraiaje dans quelque temps, lui disaje,, si m'on pA re may auAtorise. J'avais exprimAŠ tout haut cette idAŠe au moment oAš elle me venait, sans aAvoir pris le temps d'y rAŠflAŠchir. Elle sembla rAŠjouir HiAŠron. A Alexandrie, il loAgerait, me ditail, chez Olympios, un prAĒtre du Serapeion que son pA re connaissait. a Parleamoi, lui disaje, de la divine Hypatie. Hypatie, selon HiAŠron, AŠtait une vAŠritable incarnation d'AthAŠna. Fille d'ur des maAŽtres les plus AŠminents du MusAŠe daAlexandrie, elle AŠtait comme lui gAŠomA tre et astronome, et avait composAŠ plusieurs traitAŠs mathAŠmatiques fort savants. Elle aurait donc pu, comme Platon, AŠcrire sur sa porte : AĢ Nul n'entre ici s'il n'est gAŠomA tre Aģ. Car elle AŠtait platonicienne et enseignait la doctrine du divin maitre et de ses modernes successeurs. AĢ Je crois mAĒme, ajouta HiAŠron, qu'elle a suivi A AthA Anes les cours de l'illustre Plutarque. Aģ Les connaissances "hellAŠniques" de mon nouvel ami AŠtaient singuliA rement plus AŠtendues que les miennes. Je le lui dis, ajoutant que, dans ma ville, hormis les leA ons de mon excellent maAŽtre DiogA ne, 3e niavais pour mainstruire que les homAŠlies dominicales de l'AŠvAĒque et les rabachages des moines. Toute la ThAŠbaide, dit HiAŠron, que disaje!, toute l'Egypte, en est infestAŠe. Une rage froide a le soulevait. Il ajouta : a Une race odieuse : des pourceaux, des goinfres, des brutes ignorantes, et qui veulent imposer leur ignorance au monde entier... Ils ne savent que dAŠmolir les temples des Dieux et enfouir A leur place les ossements de criminels condamnAŠs pour athAŠisme. Quelle AŠpoque ! Constantin a livrAŠ l'Empire A ces adorateurs de cadavres Ils commencent par dAŠtruire les temples, mais ils ne s'arrAĒteront pas lA : aprA s, viendront les thAŠAĸtres, les stades, les gymnases, les thermes, les AŠcoles, les liAvres... Ils ont dAŠjA commencAŠ. Je te le dis : les Huns, les Vandales et les Goths sont moins dangereux ! Nous AŠtions, ce jouralA , partis vers le Nil, en suivant les chemins, encoAre pleins de flaques d'eau, sous les palmiers. DerriA re les haies de roseaux, des bAĒtes A faces humaines fouillaient la boue, rivAŠes A leur araire que tirait un boeuf efflanquAŠ. Au bout,de plusieurs heures de marche, nous parvAŽnmes au bord de l'immense fleuve mystAŠrieux dont nul mortel n'a jamais atteint les sources. Nous AŠtions en octobre, je crois. Le Nil venait seulement de rentrer dans son lit, aprA s. avoir, comme tous les ans, inondAŠ la vallAŠe de ses eaux bienfaisantes. Sur l'autre berge, trA s loin, on distinguait A peine les silhouettes des hommes et des femmes, des chameaux, des attelages. L'eau rougeAĸtre coulait rapidement vers le Nord. Elle emportait des felouques A voiles triangulaires qui demendaient, vers le Delta, vers Alexandrie. AuadelA , il y avait la mer violette, Constantinople, Rome, les sept merveilles du monde, les colonnes d'HAŠraclA s, l'OcAŠan... Je rAĒvais A Alexandrie, A ses. foules, A ses merveilles, A la divine Hypatie, et aux milliers d'autres femmes de cette grouillante mAŠtropole. Je le dis A HiAŠron qui eut une moue de dAŠdain : a La philosophie,, me ditail, consiste A libAŠrer la flamme divine emprisonnAŠe dans notre enveloppe mortelle. Il est honteux de s'attacher A d'autres corps comme le nA´tre. A ce compte, lui rAŠpondisaje, les Dieux et les DAŠesses chantAŠs par les poA Ates, n'AŠtaient guA re philosophes. Mais il me rAŠtorqua que les mythes avaient tou.Ajours un sens supAŠrieur cachAŠ: les prendre au pied de la lettre AŠtait enfantin. C'est ce que m'avait dAŠjA soufflAŠ A demiamots DiogA ne, et je n'en fus que davantage convaincu de mon ignorance. Le fleuve coulait, les felouques glissaient... Quand nous arrivAĸmes aux portes de la ville, ce soiralA , les constellations commenA aient A s'allumer une A une,, tandis que l'AŠnorme brasier du soleil achevait de s'AŠteinAdre derriA re les falaises de l'Ouest. Quelques jours aprA s, une felouque emmena HiAŠron. Je ressentis une accablante solitude et je n'eus dA s lors qu'une idAŠe en tAĒte : partir A Alexandrie. Ce n'est pas mon pA re que j'eus le plus de mal A conAvaincre : il AŠprouvait mAĒme une certaine vanitAŠ A l'idAŠe que l'un de ses fils seArait un jour un maAtre connu et mon dAŠpart pour la grande ville, les hautes AŠtudes que je devais y faire, lui vaudraient un surcroit de considAŠration et de prestige A Oxyrhynque. Il na en fut pas de mAĒme pour mon frA re, un grand garA on qui se vanAtait de son inculture et avec lequel, pour cette raison, j'avais peu d'affinitAŠs. Ce n'est pas tant le prix que coAģteraient mes AŠtudes et donc le traitement de faAveur que mon pA re allait faire pour moi qui l'indisposaient : c'AŠtait surtout la perspective de devoir assumer seul, plus tard, les "liturgies" ruineuses auxquelle AŠtait soumis notre pA re. Pour le flAŠchir, je n'hAŠsitai pas A renoncer en sa faveur A ma part d'hAŠritage : si fort AŠtait mon dAŠsir de m'instruire, si faible mon attachement aux biens matAŠriels, si grande ma hAĸte de gagner Alexandrie, que ce sacrifiAce ne me coAģta guA re et je ne l'ai, depuis, jamais regrettAŠ. Un an, approximativeAment, aprA s le passage de HiAŠron, je partis A mon tour pour la capitale de l'EgypAte, muni d'une lettre de recommandation de DiogA ne destinAŠe au rhAŠteur Claudien, qua il connaissait, et d ' une autre de mon pA re adressAŠe A laun de ses amis, Basilide d'Hermoupolis, chez qui je devais loger, et qui serait mon curateur. posted by Jean Even at 13:54 0 comments 30.4.05 a II a Jamais je noublierai le vertige qui s'empara de moi quand j'arrivai A AAlexandrie. Ce fut comme une seconde naissance. Oui,. c'est dans cette ville que je suis vraiment devenu moiamAĒme Et. si mon nom devait, un jour aborder aux rivages loinAtains de la PostAŠritAŠ, ce que je voudrais, c'est qu'il soit, comme celui de Plotin, accompagnAŠ de ce qualificatif prestigieux : Alexandrin. Tout ce que j'avais imaginAŠ de plus grandiose dans mes rAĒveries d'adolesAcent de la ThAŠbaide, me paraissait maintenant AŠtriquAŠ. Quand, aprA s avoir gravi l'escalier circulaire qui conduisait au sommet du Paneion, je dAŠcouvrais le quadriAlatA re immense, AŠtalAŠ A la maniA re de la "chlamyde macAŠdonienne" qu'avait conA ue Alexandre, entre la mer et le lac MarAŠotis, et le quadrillage des rues et des aveAnues, dont l'interminable avenue de Canope, entre la porte de la Lune et celle du Soleil, plus large que bien des rues d'Oxyrhynque n'AŠtaient longues, et les monuAments illustres, l'AŠnorme masse du SAŠrapeion, au sommet de son acropole, du cA´tAŠ de Rhacotis, et le magnifique mausolAŠe oAš dormait le Dieu Alexandre, les palais du Cap Lokhias, les grands Temples, et, au nord, reliAŠe au rivage par la prodigieuse jetAŠe de l'Heptastade battue des flots, l'AŽle de Pharos avec A son extrAŠmitAŠ la colossale Tour A trois AŠtages de Sostratos de Cnide, une des sept merveilles du monde, et, de part et d'autre de lHeptastade, les deux ports, pleins de navires qui depuis tant de siA cles ravitaillaient le monde, et, en me retournant, le port du lac MarAŠotis, tout aussi dAŠbordant d'activitAŠ que les ports maritimes, je chanceAlais... J'avais aperA u les silhouettes des Pyramides, sur les plateaux qui dominent HAŠliopolis et Memphis, et j'avais admirAŠ ces gigantesques mausolAŠes. mais je n'aAvais pas eu le coeur battant daAŠmotion comme ici, devant cet ocAŠan grouillant de vie. AĢ Ce sont les Egyptiens, me disaisaje, qui ont fait les Pyramides,, mais ce sont les Grecs qui ont fait Alexandrie. Aģ Et je me sentais Grec avec une immense fiertAŠ. Quand je redescendais du Paneion, Alexandrie, AŠnorme, monstrueuse, bourdonAnait autour de moi. Ses avenues, fourmillantes de chars, d'attelages, de mulets, de dromadaires, de cavaliers, fuyaient A l'infini. Des foules de toutes les races du monde s'AŠcoulaient sous ses portiques. Des attroupements s'y formaient autour des charmeurs de serpents, des montreurs d'animaux savants, des Ethiopiens venus du sud du grand DAŠsert et qui vomissaient des flammes, des gymnosophistes de l'InAde qui supportaient d'AŠnormes charges, allongAŠs sur des planches hAŠrissAŠes de poiAgnards... De nombreux Goths au regard bleutAŠ comme une lame, dAŠambulaient dans les rues, s'interpellant dans leur AŠtrange dialecte guttural. AprA s Andrinople, vous le savez, ils AŠtaient devenus si nombreux en Thrace que ThAŠodose avait pris peur. Il avait dAŠcidAŠ d'en expAŠdier un certain nombre en Egypte et d'en faire remonter un nombre AŠquivalent parmi ceux qui se trouvaient depuis longtemps sur les bords du Nil et de la mer intAŠrieure et qui, pensaitail, avaient eu le temps de se civiliAser. Une double colonne s'AŠtait donc mise en marche, ceux du Nord descendant vers le Sud et ceux d'Egypte remontant vers la Thrace. Ces soudards, surtout ceux duNord, avaient tout ravagAŠ sur leur passage et, A 1aendroit oAš les deux colonnes sa AŠtaient coisAŠes, du cA´tAŠ de Sardes, ils s'AŠtaient AŠtripAŠs entre eux. C'AŠtaient les survivants de ce massacre qui AŠtaient maintenant cantonnAŠs A Alexandrie. Quand il parle de Carthage, Augustin AŠcrit : "Partout autour de moi bouilAlonnait la chaudiA re.des honteuses amours." Je ne parlerai pas, moi, d'amours "honAteuses", mais une "chaudiA re bouillonnante", Alexandrie l'AŠtait certes au moins auAtant que Carthage. Le soir, au milieu des foules qui se rAŠpandaient sur l'Heptastade, attendant le moment oAš s'allumait, au:sommet de Ia Tour, A la nuit tombante, le brasier qu'un miroir de cuivre faisait briller jusqu'A une centaine de stades en haute mer, se glissait uneapartie des innombrables courtisanes qui,. A travers la ville, rendaient un culte A Aphrodite sous tous les noms que cette dAŠesse porte A travers le monde. A Rhacotis, dans les ruelles infAĸmes de ce vieux quartier indiAgA ne, au pied du SAŠrapeion, les lupanars se touchaient. Au fond des bouges et jusAque sur la voie publique, les corps s'accouplaient. Des garA ons A peine plus AĸgAŠs que moi et des filles A peine pubA res se produisaient dans des spectacles d'une incroyable lubricitAŠ... Tout se mAĒlait dans cette ville : Alexandrie jouissait mais travaillait aussi. D'innombrables manufactures fournissaient tout l'Empire en rouleaux de papyrus, en produits de verre dont une bonne partie AŠtait exportAŠe jusqu'aux confins du monde. D'autres manufactures tissaient des AŠtoffes de lin et de ce.byssos qu'on fabrique avec la "laine d'arbre" que laEgypte est seule A produire... Alexandrie, enfin priait et pensait : c'est AŠvidemment ce qui impressionnait le plus le jeune AŠtudiAant que j'AŠtais. Parfois j'allais rA´der aux abords des jardins du MusAŠe ou sous le vastes portiques du SAŠrapeion oAš AŠtait repliAŠe la grande bibliothA que jadis constituAŠe par les PtolAŠmAŠes et qui rassemblait les traductions en grec de tous les liAvres publiAŠs dans toutes les langues du monde : cette BibliothA que, incendiAŠe A laAŠpoque de la guerre de CAŠsar, avait AŠtAŠ peu A peu reconstituAŠe, surtout grAĸce aux vo lumes venus de.Pergame. Je voyais sortir du MusAŠe de graves personnages, suivis de leurs disciples, engagAŠs dans de savantes conversations. Il y avait lA toute la science du monde, comme ailleurs tous les plaisirs, et de cela comme du reste j'AŠtais irrAŠmAŠdiablement exclu. Alexandrie maignorait : je ne comptais pas. Cet anonymat, je le trouvais tantA´t accablablant, tantA´t exaltant, selon que jAŠprouvais, l'anAgoisse de mon nAŠant ou l'ivresse de ma libertAŠ. On voyait, ici aussi, beaucoup de moines. Ils affluaient dans la ville au moindre signal de laAŠvAĒque, accourant de leurs monastA res et de leurs ermitages du dAŠsert de Nitrie. L'AŠglise chrAŠtienne d'Alexandrie avait eu, depuis ses origines, une histoire trA s agi.tAŠe. C'est lA qu'avaient AŠtAŠ AŠdifiAŠesales constructions vertigineuses des gnostiques, remplacAŠes depuis par celles non moins folles des ManichAŠens. C'est lA asurtout qu'AŠtait nAŠe la AĢ hAŠrAŠsie Aģ d'Arios : il s'en AŠtait suivi dans la ville, comme dans presque atout 1aEmpire,un siA cle de troubles qui, A Alexandrie, avaient dAŠgAŠnAŠrAŠ en AŠmeutes sous le pontificat de l'AŠvAĒque arien Georges. Ce fou aAvait rAŠussi A se faire haAŽr aussi bien des HellA nes que des ChrAŠtiens orthodoxes. Vers la fin de son rA gne, Constance avait mis A la disposition des ChrAŠtiens d'AAlexandrie un temple de Mithra pour qu'ils construisent une AŠglise sur son emplaceAment. Georges avait, conme toujours, entrepris de "purifier" le lieu : les dAŠmolisAseurs avaient dAŠcouvert une crypte daoAš ils sortirent tous les objets sacrAŠs qu'ilspromenA rent dans les rues par dAŠrision, ce qui n'AŠtait pas fait pour calmer les HellA nes. BientA´t le bruit courut qu'on avait trouvAŠ sous la crypte un charnier rempli d'ossements humains, et ce fut au tour des ChrAŠtiens de se dAŠchainer. Il y eut des bagarres, bientA´t des massacres et mAĒme des crucifixions. Finalement Georges fut AŠcharpAŠ par la foule, son cadavre trainAŠ dans les rues attachAŠ A un chameau, puis brAģlAŠ devant le Caesareion. Que faire ? Et qui chAĸtier ? L'Empereur Julien, arriAvAŠ peu aprA s au pouvoir, prit le parti de la clAŠmence, par respect,, ditail, pour le divin SAŠrapis, patron de la ville, et aussi en se souvenant qu'un de ses aieux aAvait AŠtAŠ prAŠfet d'Egypte ! Au moment de mon arrivAŠe A Alexandrie, l'AŠglise chrAŠtienne y AŠtait dirigAŠe par le terrible AŠvAĒque ThAŠophile qui la gouvernait d'une main de fer en faisant apApel, quand le besoin s'en faisait sentir, A cette masse de manoeuvre toujours disAponible que constituaient les innombrables moines fanatisAŠs de la vallAŠe de Nitrie On n'allait pas tarder A voir de quoi ils AŠtaient capables,. Cependant, A la diffAŠrence d'Oxyrhynque, il n'y avait pas ici que des moAŽne., Alexandrie AŠtait la plus grande ville juive du monde. Le temple de LAŠontopolis, dans le Delta, AŠdifiAŠ autrefois par 1a AĢ hAŠrAŠtique Aģ juif Onias pour concurrencer le temple unique du JudaA¯sme, celui de JAŠrusalem, AŠtait en ruines depuis longptems. Mais, A Alexandrie, dans le seul quartier Delta, il y avait plus de fidA les de YahAveh Sabaoth que dans toute la Palestine. C'est en effet dans ce quartier, A l'est de la ville, qu'ils AŠtaient les plus nombreux et que se dressait leur grande synagogue, un des AŠdifices les plus vastes de la citAŠ, au milieu d 'un grand jardin. Bien que les Juifs alexandrins fussent trA s hellAŠnisAŠs et que le plus illustre d'entreeux, Philon, eAģt autrefois AŠdifiAŠ tout un systA me philosophique pour mettre en acAcord le livre sacrAŠ des Juifs et les thAŠories philosophiques des Grecs, ils avaient AŠtAŠ souvent dans le passAŠ l'objet de l'hostilitAŠ des HellA nes, malgrAŠ la protection officielle apportAŠe A leur religion par l'Etat romain. Il y avait mAĒme eu de monsAtrueux massacres de Juifs, avant que l'hostilitAŠ de la populace et l'accusation d'athAŠisme ne fussent dAŠtournAŠes contre les ChrAŠtiens. Et puis enfin, on adorait A Alexandrie tous les Dieux de tous les peuples A la terre. Dans les cryptes de l'immense ville, les initiAŠs de tous les mystA res cAŠAlAŠbraient leurs rites secrets : tous les Dieux AŠgyptiens, grecs, romains, thraces, phrygiens, chaldAŠens, arabes, indiens, y AŠtaient adorAŠs, les terribles et les misAŠAricordieux, ceux qui ont un visage humain et ceux qui ont une tAĒte d'animal, ceux qui ont AŠtAŠ autrefois des hommes et ceux qui s'incarnent dans une pierre tombAŠe du ciel, et jusqu'A ce Dionysos dansant de l'Inde qui a cent bras et dont l'attribut, comme celui du nAĸtre, est un phallus en AŠrection. Pour moi, de toutes les divinitAŠs adorAŠes dans cette ville inAŠpuisable, je vous avouerai que celle A laquelle je sacrifiais avec le plus de ferveur, indAŠpenAdamment de Calliope dont je cAŠlAŠbrais tous les jours le culte chez le rhAŠteur ClauAdien, c'AŠtait Aphrodite. Sur le chapitre des femmes, je suis tout prAĒt A confesser les mAĒmes faiblesses quaAugustin dlHippone, A ceci prA s que je ne m'en suis, moi, jamais repenti et que je demeure, vingt ans aprA s, un sectateur de cette DAŠesse. J'avais alors dixasept ans. Basilide d'Hermoupolis, auquel mon pA re maavait confiAŠ AŠtait un homme bienveillant : il possAŠdait une verrerie oAš il faisait travailler un nombre important d'esclaves. Il avait AŠtAŠ un ami de jeunesse de mon pA re et se souvenait volontiers de la bonne vie qu'ils avaient menAŠe; il lui arrivait de m'en raconter quelques AŠpisodes que je n'aurais pas imaginAŠs. Il trouvait normal que le jeunes, A leur tour, s'amusent comme eux l'avaient fait. Les spectacles ne manAquaient pas A Alexandrie, que ce soient ceux du thAŠAĸtre, de l'amphithAŠAĸtre ou de l'hippodrome. Mais pour les jeunes et pour tous ceux qui aimaient le plaisir, la grande attraction, c'AŠtait sans conteste la petite ville de Canope, au bord de la mer,, A quelque cent vingt stades d'Alexandrie. On s'y rendait par le canal sur d'amusantes gondoles A cabines ombragAŠes d'u velum oAš se prAŠlassaient les amoureux. Ces embarcations partaient du petit port fo tifiAŠ qu'on appelait "la boite", traversaient la ville, puis longeaient le rempart sud. A Canope, les deux rives du canal AŠtaient bordAŠes d'une quantitAŠ de tavernes oAš l'on soupait au bord de l'eau, allongAŠ sous des tonnelles. Leurs coquillages, leurs poissons et leurs pAĸtisseries AŠtaient rAŠputAŠs, tout comme leurs danses lascives au son des flAģtes et des tambourins. Mais Canope n'AŠtait pas seulement la ville des fAĒtards. Elle grouillait aussi de pA lerins qu'attirait le grand temple de SAŠrapis, vAŠnAŠrAŠ ici comme Dieu guAŠArisseur. Son sanctuaire AŠtait le thAŠAĸtre de miracles spectaculaires qu'attestaient des centaines dainscriptions et d'offrandes votives. Comme A Epidaure, on se presAsait pour pouvoir s'endormir dans le temple et, si l'on AŠtait trop malade pour le faire soiamAĒme, on sefforA ait d'envoyer quelqu'un le faire A sa place. Les abords du SAŠrapeion, comme du temple d'Isis, fourmillaient de devins, d'astrologues de charlatans de toute espA ce, mais aussi de mendiants, de saltimbanques, de prosAtituAŠes... Un jour que ja AŠtais allAŠ A Canope avec HiAŠron de Lycopolis, ce jeune homme que j'avais rencontrAŠ A Oxyrhynque et que j'avais retrouvAŠ chez le rhAŠteur Claudien, nous continuAĸmes, aprA s la visite du SAŠrapeion, jusqu'au bord de la mer oAš un saint personnage attirait les foules grAĸce A sa rAŠputation de prophA te. On venait en foule d'Alexandrie le consulter. Il s'appelait Antonin et vivait dans une cabane de roseaux, face A la mer, presque nu, servi par des jeunes gens qui se relayaient auprA s de lui. Son effraAyante maigreur, son immense crAĸne chauve, son interminable barbe blanche, tout en lui me rappela ThAŠon, cet ermite chrAŠtien du dAŠsert libyque que j'AŠtais allAŠ voir un jour de mon enfance avec mon pA re. Mais Antonin, lui, n'AŠtait pas un anachorA te chrAŠtien. C'AŠtait un philosoAphe platonicien,, originaire de la province d'Asie d'oAš il AŠtait arrivAŠ plusieurs annAŠes auparavant. Sur sa personne, HiAŠron naignorait rien. Son pA re Eustathe AŠAtait luiamAĒme un philosophe vAŠnAŠrAŠ de ses disciples qui comparaient ses leA ons aux fruits du lotus et aux chants des SirA nes. Mais c'est surtout sa mA re, Sosipatra, qui AŠtait un AĒtre d'exception. Quand elle AŠtait enfant, deux mystAŠrieux personnages de passage sur le domaine de ses parents, prA s da EphA se, avaient AŠtAŠ frappAŠs de la merveilleuse beautAŠ de cette petite fille et avaient obtenu de son pA re la permisAsion de se charger de son AŠducation. Il se trouve que c'AŠtaient deux mages chaldAŠAens. Sosipatra reA ut d'eux un don de voyance dont HiAŠron AŠtait capable de citer da interminables exemples. Comme un de ses cousins AŠtait tombAŠ amoureux da elle et qu'elleamAĒme AŠtait sous le charme.alors qu'elle AŠtait dAŠjA mariAŠe A Eustathe, elle obtint du grand Maxime d'EphA se qu'il la dAŠsenvoAģtAĸt : elle fut ensuite capable de lui dAŠcrire en dAŠtail les rites qu'il avait pratiquAŠs. A quelque temps de lA , elle dAŠcrivit, toujours dans les moindres dAŠtails, un accident dont fut victime son aAmoureux, en dAŠsignant l'endroit prAŠcis oAš on le retrouverait. Au philosophe EustaAthe, son mari, elle avait prAŠdit qu'ils auraient trois enfants. L'un deux AŠtait Antonin : aprA s avoir traversAŠ la mer, il s'AŠtait fixAŠ A Canope oAš il s'AŠtait conAsacrAŠ au culte de SAŠrapis et aux mystA res secrets du Dieu. De sa mA re, Antonin.aAvait hAŠritAŠ le don de prophAŠtie et HiAŠron, les larmes aux yeux, me dit que, quelque temps auparavant, il avait annoncAŠ la destruction du SAŠrapeion de Canope et prophAŠtisAŠ "qu'une obscuritAŠ affreuse couvrirait les plus belles choses de ce monde." Mon jeune ami craignait AŠvidemment que cet oracle ne se rAŠA lisAĸt.et il guettait aAvec apprAŠhension, chaque jour, le moindre signe annonciateur. Il y avait beaucoup de monde A l'entrAŠe de la cabane d'Antonin. Mais le jeuAne disciple d'Olympios, prAĒtre du SAŠrapeion d'Alexandrie, n'eut AŠvidemment aucune difficultAŠ A AĒtre admis A profiter de la conversation du Sage. HiAŠron l'interrogea sur 1aAĸme et sur sa chute en ce bas monde oAš elle s'alourdit de matiA re. Il voulait s'entendre dire quelle AŠtait exactement la part d'elleamAĒme que cette corruption rendait sujette au chAĸtiment et quelle part AŠtait promise A l'immortalitAŠ bienheuAreuse. Antonin rAŠpondit en citant abondamment le divin Platon, nous rappelant la tripartition de l'Aĸme et nous invitant A relire le dialogue entre Socrate et PhA Adre dont il cita de mAŠmoire presque tout le mythe de 1 'attelage ailAŠ. Il sa expriAmait d'une voix exquise : ses paroles AŠtaient comme un murmure suave ou une confiAdence venue du fond de luiamAĒme. Comme je 1'AŠcoutais, une sorte de frisson me parAcourait le corps et paralysait tous mes membres. a Asatu rAŠellement annoncAŠ, lui demanda HiAŠron, que le sanctuaire de SAŠraApis serait dAŠtruit et que les tAŠnA bres s'AŠtendraient bientA´t sur le monde ? Je vis alors un spectacle extraordinaire : le vieillard, sous nos yeux, se transforma en statue. Son visage AŠmaciAŠ, son torse dAŠcharnAŠ,. prirent l'apparence d la cire. Son regard AŠtait fixe. Puis il sembla retrouver le mouvement et la vie . Ses yeux se portA rent vers le ciel oAš ils s 1 arrAĒtA rent. Nous comprAŽmes que 1aentretien AŠtait terminAŠ : nous nous retirAĸmes en silence, A reculons. Dehors, la mer maaveugla. a Il ne peut rien dire, murmura HiAŠron,, entre ses dents comme nous revenions vers la ville. L'Egypte AŠst pleine de mouchards : la moindre parole peut dAŠchaAŽner A tout moment la catastrophe qu'il a prophAŠtisAŠe. J'AŠtais songeur. Je dis A HiAŠron combien des philosophes comme Antonin me rappelaient les anachorA tes chrAŠtiens de mon enfance. Il se contenta de hausser le AŠpaules. Je crois bien, continuaiaje, que les HellA nes ont AŠtAŠ, sans le savoir, contamiAnAŠs par l'exemple des ChrAŠtiens, comme d'ailleurs les ChrAŠtiens par les HellA nes. Cet ascAŠtisme, cette mortification, ce mAŠpris de la vie terrestre, cette haine du corps et du plaisir, ne sont pas grecs. J'ai lu dans Porphyre que Plotin avait honte d'avoir un corps. Mais tu sais bien que toutes les statues de nos sculpteurs, toutes les fresques de nos peintres, tous les chants de nos apoA tes, AŠtaient des hymnes au corps, des hymnes A la vie et au bonheur. Tu n'as pas oubliAŠ Pindare : N'aspire pas, mon Aĸme, A l'immortalitAŠ Mais parcours tout le champ du possible Et tu n'as pas oubliAŠ non plus le vieux Mimnerme de Colophon : Que me serait la vie sans Aphrodite d'or ? Vienne pour moi la mort Quand plus ne goAģterai laamour et ses plaisirs a Tu blasphA mes ! cria HiAŠron avec violence. Pourquoi ne me citesatu pas, pendant que tu y es, les AŠpicuriens impies ? Toute l'oeuvre de Platon enseignee A libAŠrer l'Aĸme de ce tombeau qu'est le corps. Ce sont les infAĸmes galilAŠens qui ont l'audaAce de singer nos philosophes ! a Toute l'oeuvre de Platon chante la beautAŠ, lui, rAŠpondisaje. Ne sois pas d'aussi mauvaise foi que les ChrAŠtiens qui prAŠtendent que les fidA les d'Isis,, de CybA le et de Mithra plagient leurs rites, alors que c'est manifestement l'inverse. Reconnais que les HellA nes se sont laissAŠs influencer par leurs adversaires lorsque l'Empereur Julien a voulu restaurer les cultes traditionnels, il a entreApris d'organiser une vAŠritable AŠglise hellAŠnique, A l'imitation de celle des "GaAlilAŠens, avec des dogmes, des livres saints, des commandements, des interdits, unclergAŠ, une hiAŠrarchie, ce qui n'avait jamais existAŠ chez les Grecs ni chez les Romains, mais tout au plus chez les Juifs. HiAŠron commenA a peu A peu A me battre froid et moiamAĒme, chez le rhAŠteur Claudien, ce n'AŠtait plus sa compagnie que je recherchais en prioritAŠ. J'avais mes amis et, quand nous allions A Canope, je dois avouer que ce n'AŠtait pas, en gAŠnAŠral pour interroger Antonin sur l'immortalitAŠ de l'Aĸme. HiAŠron s'exaltait chaque jour davantage au contact de son protecteur Olympios, philosophe platonicien, lui aussi, un de ces prAĒtres du SAŠrapeion que l'on appelait les "purs" parce qu'ils avaient fait voeu de chastetAŠ perpAŠtuelle pour se consacrer entiA rement au service du Dieu. HiAŠron m'avait un jour amenAŠ chez lui, bien avant notre visite A Antonin : depuis que |